La ballade silencieuse de Jackson C. Frank de Thomas Giraud : la musique dans la peau

La ballade silencieuse de Jackson C Frank
Paru aux éditions La Contre Allée - février 2018
176 pages

Jackson C. Frank, vous connaissez ? Personnellement j'ignorais l'existence de cet artiste bien vite tombé dans l'oubli. Un artiste dont j'ai depuis écouté et réécouté l'unique album produit. Un artiste qui avait pourtant un sacré talent. Mais revenons au début, pourquoi ce livre ? Bêtement sur la couverture j'ai lu Bob Dylan, j'ai lu la première page « à propos de Jackson C. Frank » et j'ai vu les noms de Simon & Garfunkel. Simon & Garfunkel c'est ma mère qui mettait le disque sur la platine, l'un des seuls duo américains qu'elle écoutait à la maison. Alors forcément ça a titillé ma curiosité et puis la musique et moi c'est une histoire d'amour. Je me réveille en musique, je marche en musique, quand les amis viennent à la maison il y a de la musique. Je lis en musique, j'écris parfois en musique. Bref, je vis en musique.


Jackson C. Frank donc, inconnu ou presque qui a pourtant été repris par nombre d'artistes à commencer par Simon & Garfunkel (c'est d'ailleurs Paul Simon qui a produit son album). Jackson C. Frank dès son plus jeune âge est un fan de musique, notamment Elvis qu'il rencontrera plus tard. C'est à Cheektowaga qu'il a grandi. C'est à Cheektowaga que sa vie a basculé dans une première obscurité. À onze ans, un incendie se déclare dans l'école. Jackson perd son plus proche ami, Donald. Lui, en réchappe. Non sans séquelles. Brûlé au visage et sur le torse. Il passera des mois à l'hôpital, subira des greffes. De la peau récupérée de sa jambe pour reconstruire son visage. Un visage qu'il tentera de s'approprier toute sa vie. Cherchant sans cesse les contours, masquant l'endroit du front d'une mèche de cheveux. Une greffe qui au-delà de le reconstruire, l'handicape : un boitement permanent de la jambe. 

“ Ça tirera toujours, même si la greffe a bien pris et que la cicatrisation est parfaite. Ce n'est pas que la peau. C'est aussi la mémoire, le cerveau qui ne s'habitue pas tout à fait à la texture, au poids de cette peau un peu différente et qui est pourtant la sienne, posée, collée, cousue à cet endroit. C'est un bout de la peau de sa cuisse qu'il a maintenant sur le visage et sur la poitrine avec tout ce que cela peut avoir de déconcertant pour un garçon de onze ans et demi. Est-ce qu'il serait plus difficile d'avoir de la peau d'un autre sur soi ? On n'admet pas naturellement d'avoir un bout de cuisse sur le visage. Même trente ans plus tard, lorsque selon les lumières la greffe est presque invisible, on n'admet pas. ”

Durant sa convalescence, son oncle lui offre une guitare. C'est le début de tout. Mais il n'est pas simple lorsqu'on est timide et de surcroît meurtri dans la chair, d'en faire quelque chose. D'oser. Pourtant cette peau sera sans cesse au centre de tout. De ses doutes, de ses compositions, de sa vie. Il grandit ainsi, dans un entre-deux, avec la musique en filigrane. Jusqu'au jour où il devient soudainement riche grâce à l'argent des assurances. Lui qui aime les belles voitures n'hésitera pas à les collectionner. Mais surtout, il partira en Angleterre. Il sent bien que ce n'est pas en Amérique qu'il pourra faire quelque chose de ce qui l'habite. Qu'il pourra faire de la musique. 
À Londres, il démarre par des reprises avant de partager ses propres compositions, écrites de manière fulgurante. Mais Jackson, habité par le mal-être, ne parviendra jamais totalement à faire corps avec sa musique. Il ne composera qu'un seul album, avant de retourner en Amérique, vivre une vie silencieuse. « il est devenu bien incapable de faire autre chose que conduire sur les mêmes chemins, chanter ce qu'il connaît, boire et s'enfoncer, rester à la même place en s'alourdissant. » S'enfermer dans un mutisme, prisonnier d'un corps dans lequel est inscrit le feu. Au bord de la folie, il erre. 

“ il voudrait s'emparer de ce que l'on ne formule pas d'habitude, de ce que l'on ne chante pas. Dire des peines profondes, sourdes, effroyables parfois, parler du feu dont je sens les braises froides, de la peau déplacée. Il voudrait raconter même si ce n'est pas bien clair dans son esprit Cette noirceur, la mienne, si particulière, de la suie, celle qui me recouvre entier comme un mouchoir mouillé, qui pénètre et transit toute la peau, juste ce qu'il faut pour rendre les os presque coupants prêts à être transpercés. ”

Ancré majoritairement dans la fiction, Thomas Giraud imagine la vie qu'a été celle de Jackson C. Frank, auteur-compositeur-interprète Folk. Il déploie le désenchantement mélodieux d'un artiste qui n'est pas parvenu à dépasser ses douleurs, ses démons. À accepter son corps. À avoir confiance en son talent. Recherchant sans cesse une perfection en tout. Une perfection qui l'avait abandonné lui. 

À peine les premières lignes lues, on se laisse bercer comme on écouterait une musique lente, mélancolique, lumineuse et obscure à la fois. Une musique présente dans les images. Les tableaux vivants ou peints, les paysages évoqués. Ce vent devenu « un bruit au loin qui gémit dans la charpente, se heurte aux cloisons ». Les lacs et leur calme que toujours Jackson cherche. La mer profonde, infinie, le rythme des vagues. L'agitation des rues londoniennes. Les espaces américains où l'industrialisation flirte avec ces villes de cow-boys. Et puis, les paysages du corps, imparfaits, déformés. Les paysages qui auraient pu s'ouvrir à lui s'il n'y avait pas eu cet horizon sombre qui toujours le rattrapa.

Je vous invite vivement à découvrir ce livre sensible sur une destinée fracassée par les épreuves d'une vie et à écouter Blues Run the Game.


Ces livres dans lesquels la musique se déploie

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Rock Fiction de Carole Épinette (collectif)
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