Pas dans le cul aujourd’hui de Jana Černá : lettre philosophico-érotique d’une femme libre à son amant

Pas dans le cul aujourd'hui
Paru aux éditions de La Contre Allée en 2014
96 pages

C’est lors d’une publication des éditions de La Contre Allée que je me suis penchée sur ce petit livre. Le titre, évidemment, m’a intriguée. Je me suis dit qu’il fallait un sacré culot pour oser un tel titre. Je me suis dit que j’adorais ce titre. Je n’avais plus qu’une envie, découvrir ce qui se cachait derrière Pas dans le cul aujourd’hui. Et quelle découverte ! 


“ Je n'admire pas ton intellect, je le tiens pour tout naturel, ça va de soi. Mais ce qui m'excite presque physiquement, c'est ton mélange gantastique d'intellect et d'une irrationalité absolument et frénétiquement logique, cette poésie philosophique, cette philosophie poétique dont nous avons un peu parlé aujourd'hui mais dont la poésie dépasse de très loin les bornes de notre conversation. Car ce n'est pas qu'il y ait deux sphères côte à côte ‒ la philosophie et la poésie ‒ c'est que leur fusion donne naissance à une troisième chose dont on ne saurait sans doute même pas saisir la valeur. ”

Cette lettre écrite au début des années 60 est celle de la pragoise Jana Černá – fille de la journaliste et résistante Milena Jesenská – à son amant Egon Bondy que la vie tient éloignée d’elle. Cette lettre ardente est celle d’une femme libre de corps et d’esprit qui assume ses choix, qui comble l’absence de l’autre par des mots enflammés d’une passion qui ne se définit pas uniquement par l’attrait des corps. C’est beaucoup plus puissant, beaucoup plus profond. Cette passion résulte d’une communion absolue entre le corps et l’esprit. Elle l’aime, elle l’aime pour son intellect, elle le désire pour son intellect. Pour elle l’un et l’autre sont indissociables. Ce sont les deux, ensemble, qui procurent la jouissance infinie. 

Alors elle le lui écrit, sans aucune retenue ni concession, elle couche sur le papier – comme elle se coucherait pour lui présenter ses cuisses – ces mots tantôt philosophiques, tantôt érotiques, féroces et tendres. Plaisir de la chair et de la provocation mais de la belle provocation, celle qui se dresse pour la liberté, pour l’affirmation de soi. Celle qui fait la nique à la convenance, à toutes ces pensées étriquées, à toutes ces façons d’aimer polies par la société. Elle couche sur quatre-vingt pages l’audace d’une femme qui souhaite briser tout conformisme qu’il soit d’ailleurs sexuel ou intellectuel. 
À la lire, je l’imagine taper sur sa machine avec la force d’une femme aux abois, une femme qui réclame chaque infime partie du corps de son amant. Dans une frénésie presque orgasmique. L’appeler, fantasmer chaque toucher, chaque baiser, chaque acte sexuel. Comme une prière. 
Pas une page dans cet ouvrage ne donne lieu à une intensité décroissante, au contraire, elle monte crescendo comme un désir endormi qui ne demande qu’à jaillir et qui finit d’ailleurs par jaillir d’une intensité comme j’en ai rarement lu. Exit l’érotisme politiquement correct, Pas dans le cul aujourd’hui offre des pages à faire rougir les plus timides. 

“ [...] mais je ne cesserai de regretter cette nuit, je n'y peux rien, je n'ai pas appris à considérer l'excitation comme quelque chose qu'il faille supprimer dans le renoncement et chasser comme le diable et j'estime qu'un désir aussi fort que le mien aujourd'hui ne se contente pas d'attendre sa satisfaction, mais la revendique à cor et à cri et n'accepte ni ascèse, ni renoncement.
Je n'ai pas reçu la capacité de m'exciter à ce point, de sentir sur chaque centimètre de ma peau ce désir fou que j'ai de toi, pour le chasser à coup de douche froide et de jeûne, non merci, permettez-moi de passer mon tour. Et si ce sont là les leurres du diable, alors ce diable commence à m'être tout à fait sympathique. ”

Le sexe telle une création artistique, intellectuelle et indomptable. Spontané, irraisonnable, au-delà des frontières que l’on pourrait soi-même dresser, voilà ce qu’est Pas dans le cul aujourd’hui : la contemplation de l’autre dans son ensemble pour parvenir à ce moment où les corps et les esprits ne font plus qu’un et à l’unisson jouissent. Lorsque Jana s’adresse à Egon elle lui dit vouloir le voir créer une « œuvre sans censure, crue, brute et monstrueuse, mais absolue. […] une œuvre sans limites et qui ne se laissera imposer de limites par rien et à aucun moment. », je ne sais pas si son l’amant l’a fait mais je pense que c’est ce qu’à créer Jana Černá avec cette œuvre.

Et retrouvez ici la superbe chronique de Charlotte (Loupbouquin) 

Commentaires

  1. Haha! C'est vrai que le titre provocateur c'est bien ce qui accroche le regard (c'est même ce qui m'a fait cliquer sur le lien de l'article je l'avoue). Le livre a l'air top! Je pense que la pulsion d'écrire est la plupart du temps plus sexuelle qu'on ne le croit (et je dis ça parce que j'écris un mémoire sur Marguerite Duras qui est la première à le dire). ;)
    Dans le genre politiquement incorrect j'apprécie particulièrement la cubaine Zoé Valdès!
    En tout cas merci pour la découverte!

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    1. C'est bien le titre aussi qui a attiré mon attention également. Je suis d'ailleurs plutôt d'accord avec ce que tu dis sur la pulsion d'écrire. Je suis ravie en tout cas, que le livre attire ton attention c'est à mon sens un ouvrage à côté duquel il ne faut pas passer.
      Je ne connais pas La cubaine, je note je vais aller voir ça de plus près. Merci :)

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