Un funambule sur le sable de Gilles Marchand : la confirmation d’un talent

Gilles Marchand
Paru Aux Forges de Vulcain - août 2017
355 pages

Vous ne connaissez pas Gilles Marchand ? Bon permettez-moi de vous dire que c’est une grave erreur qu’il faut absolument réparer car comment vous dire… Passer à côté de ses romans c’est comme ignorer le monde qui bat, qui se déploie, qui danse là sous vos yeux. C’est passer à côté d’un merveilleux voyage qui vous fera vous émouvoir, dresser les poils et rire aux éclats. Tout ça en même temps.  


Il publie son second roman, et quand on a tant aimé le premier on appréhende le second. Retrouvera-t-on cet univers qui nous avait fait dire que ce livre était un petit bijou ? Réussira-t-il à nous faire retrouver les mêmes émotions ? Mieux, parviendra-t-il à en créer de nouvelles ? Je pense pouvoir dire, sans exagération aucune, que le pari est réussi, qu’avec Un funambule sur le sable il confirme là tout son talent.

Dans Une bouche sans personne, Gilles Marchand masquait la cicatrice de son personnage en le cachant derrière le réel d’une écharpe et l’imaginaire d’un monde bâti par un grand-père extraordinaire. Dans Un funambule sur le sable, il ne masque plus, il dévoile au grand jour la différence, le handicap, jamais sans oublier la part d’imaginaire qui le définit et qui nous amène à voir le monde avec nos yeux d’enfants.
Avec tendresse et douceur, il nous présente Stradi ce petit garçon né avec un violon dans la tête qui parle aux oiseaux, passant pour fou auprès des autres. Stradi, jamais invité aux anniversaires car il n’est pas comme les autres, il n’est pas dans la norme vous comprenez, et c’est gênant, dérangeant, « c’est compliqué ». Stradi, à moitié accepté, à moitié délaissé. Mise en lumière de la cruauté des Hommes, de la solitude de l’être à part.  
“ La société avait établi tout un tas de règles mais n’avait rien prévu pour les gens qui n’étaient pas capables de les suivre pour des raisons indépendantes de leur volonté. Elle les acceptait mais ne leur donnait pas une réelle chance à part celle de rester bien sagement assis sans trop déranger et surtout, surtout, sans oublier de lui dire merci. ” 
Et la souffrance ne s’arrête pas là, elle se veut aussi physique. Un violon dans la tête c’est du jamais vu. Alors les médecins cherchent le pourquoi, le que faire. Scruter sa boîte crânienne pour tenter de comprendre mais… « A’comprend rin ». Une chose est sûre, les cordent ne doivent pas rompre. Ainsi, Stradi sera contraint à un traitement extrêmement douloureux. Qui nous fera souffrir, avec lui. Main dans la main. 
Mais Stradi possède en lui une force incroyable, s’il doute parfois, souvent, il continue de vivre, de croire, porté par l’amour inconditionnel de sa famille voire déraisonnable de son père. Et puis il y a son ami, l’unique qu’il ait, Max. Un petit garçon différent aussi. Lui son petit faible c’est qu’il boîte. Mais ensemble, ils se sentent plus forts. Ils se sauvent mutuellement, aidés également par la littérature et la musique qui tout au long du livre nous accompagnent, rendant tour à tour hommage aux écrivains et aux œuvres musicales telle une bande originale de roman, jusqu’à l’obsession. Puis un jour vient le trouble, l’amour, la rencontre, Lélie. La tendresse et la blessure. Le désir et la passion. Le corps et le cœur. Et ces questions qui tourmentent : peut-on être aimé lorsque l’on est différent ? Comment aimer quelqu’un qui a un violon coincé dans le crâne ? Un violon qui risque bien de tout faire capoter. Evidemment il a bien pensé à le faire enlever. Mais pourrait-il vivre sans ? Ne serait-ce pas une part fondamentale de ce qu’il est qui disparaîtrait ?
L’océan s’impose alors à lui. Seul lieu où il peut trouver un peu de tranquillité. Où son violon se met en sourdine, laissant place aux bruits des vagues, à la solitude des âmes vagabondes. Jusqu’à ce que le vent tourne.  
“ Amour, délice et orgue, trois mots qui sont masculins au singulier et féminins au pluriel. Elle n’est pas magnifique cette exception ? Pourtant, comme toutes les exceptions, elle résonne comme une anomalie de la langue. Et les anomalies de la langue font sa beauté. C’est comme ton violon, Stradi, tu es le seul au monde à en avoir un. Ton instrument, c’est ton exception grammaticale. Il est ta petite poésie. ”
J'ai longtemps écrit, défait, effacé cette chronique parce que je voulais qu'elle retrace au mieux l'effet que m'avait fait ce roman. Je me suis levée à l'aube, j'ai regardé le soleil se lever sur les montagnes. J'ai bu de nombreuses tasses de café. Fumer pas mal de cigarettes. J'ai oublié de mettre le parasol. Il était midi, j'avais la peau grillée. Le cerveau un peu aussi je crois. Parce que lorsqu'on aime un roman, on veut le porter haut et fort. Alors j'ai plongé, d'abord dans la piscine pour rafraîchir un peu tout ça puis sur le papier.
Alors oui décrit comme ça, on pourrait penser qu’Un funambule sur le sable ce sont des larmes à chaque page tournée. Et pourtant il n’en est rien. Ceux qui ont lu Une bouche sans personne ne seront pas surpris d’y retrouver l’humour, le comique de l’absurde et de répétition (où personnellement j’y retrouve des notes de Ionesco) qui caractérisent l’univers de Gilles Marchand et dans lequel il nous fait en plus le plaisir d’y glisser quelques références de son premier roman, nous rappelant aux doux souvenirs. On rit donc du début jusqu’à la fin ou presque. On se prend de tendresse pour ces personnages qui rythment la vie de Stradi et même pour Jean-Louis le demi-chien, la dame du premier ou encore le plombier qui, réglé comme une horloge, viendra proposer ses services inlassablement (j’aurais presque envie de voir passer le plombier, n’y voyez là aucun fantasme). 
On voyage dans un monde où le réel laisse place à l’imaginaire et où ce dernier vous rappelle à la réalité, accompagné de musique, celle des Beatles, des Beach Boys, des Pogues (et j’en passe) mais aussi celle du violon et celle des mots. Cette poésie, cette sensibilité qui toujours murmurent à notre oreille. Une mélodie qu’on ne veut pas voir prendre fin et qui nous soutire parfois une larme. 

C’est une partition qui se dessine sous nos yeux. Gilles Marchand est un conteur de la vie qui passe, des rencontres qui la ponctuent, des tournants et des épreuves qui la forgent. Mais dans ce roman, il y a une chose supplémentaire qui me fait dire qu’il confirme son talent : la sensualité qui en émane. Vous savez, cette petite étincelle de désir que vous avez envie de capter dans le regard de l’autre. Eh bien, Gilles la retranscrit à merveille dans le rapport au corps sublimé, dans ce regard que Stradi porte sur Lélie, avec finesse et justesse et sans jamais tomber dans le cliché. Et puis il y a la sensualité dans le regard qu’il pose sur l’homme effrayé de devenir père pour la première fois. En fait, je crois, non j’en suis sûre, qu’il y a de la sensualité dès qu’il est question d’amour dans ce roman. 
“ Le lampadaire est resté seul, se sentant inutile à n’éclairer qu’un cercle de trottoir. Je savais que sa lumière continuait de pénétrer par la fenêtre de la chambre. Je lui ai expliqué qu’il n’était pas inutile, que sa lumière transformait les volumes du drap qui enveloppait le corps de Lélie, qu’il éclairait la cambrure de ses reins lorsqu’elle se retournait, les pommettes de son visage lorsque, dans son sommeil, elle dégageait une mèche de ses cheveux. J’avais envie de lui dire que sans sa lumière je ne pourrais pas contempler les seins de Lélie quand j’ouvrais un œil au milieu de la nuit. ”

Un roman à découvrir au plus vite donc, à savourer comme la douce mélodie d’un Stradivarius. Un roman qui changera sans conteste le regard que l’on porte sur les oiseaux même s’il s’agit d’une mouette ne sachant dire que « poisson, poisson, poisson » mais également sur le monde, sur ceux que l’on appelle handicapés, sur ces différences qui composent chaque être et font leur singularité. Et il parviendra même peut-être à porter un regard différent sur vous-même.

“ Il a sorti une bouteille et deux verres. Je ne l’avais jamais vu boire d’alcool. Il a rempli les verres, m’en a tendu un et a porté un toast : « À la nôtre et à nos corps étrangers ». ”

Je vous invite également à lire la sublime chronique de Nicolas Houguet ici

Une lecture accompagnée de 

Un café noir bien serré, et gardez la cafetière près de vous.
Côté musique, laissez-vous bercer par la bande originale de ce roman qui vous fera redécouvrir une palette d'artistes talentueux. Bon évitez quand même Enrico Macias... J'ajouterais bien quand même Come Together des Beatles parce que je n'y peux rien moi cette chanson elle me fait l'effet d'une bombe.



Une lecture dans le cadre de ma sélection rentrée littéraire 2017 comprenant également : 

Le camp des autres de Thomas Vinau
Pour te perdre un peu moins de Martin Diwo
Système d'Agnès Michaux
Les jouisseurs de Sigolène Vinson
Demain sera tendre de Pauline Perrignon
La ville sans juifs de Hugo Bettauer
Le livre que je ne voulais pas écrire de Erwan Larher
L'invention des corps de Pierre Ducrozet
Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer
Et bien d'autres encore ...

Commentaires

  1. Une très très belle chronique ma belle ! Oui c'est une grave erreur de ne pas lire Gilles. :-)
    Tu m'as achevée avec Enrico Macias... lol

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés