L’événement d’Annie Ernaux : briser le silence

L'événement
Paru aux éditions Gallimard 128 pages en 2000
Existe en poche chez Folio 132 pages

Il y a des livres dont on peine à parler parce qu'ils nous sont profondément intimes. Ils ravivent la douleur si tant est qu'elle se soit un jour apaisée. Ils provoquent des remontées acides dans le cœur. L'événement d'Annie Ernaux est de ceux-là. Intime pour elle, intime pour moi.
Annie Ernaux écrit dans ces pages « D'avoir vécu une chose, quelle qu'elle soit donne le droit imprescriptible de l'écrire. », je partage. Elle a ce courage qu'il me manque. Ce courage qui restera entre mon carnet, mon crayon et moi, une nuit d'insomnie. Ce n'est déjà pas si mal quand on y pense.


1963, Annie Ernaux a 23 ans lorsque ça se produit. Une semaine, puis deux. Rien. Trois semaines. Rien. La panne sèche là entre ses cuisses.
Nous sommes dans les années 60 et la femme ne dispose pas de son corps. Mâle dominant. Elle fait l'amour, tombe enceinte. Garde l'enfant qui grandit en-dedans. La loi empêche tout autre souhait. L'avortement est interdit. Mâle dominant. Mâle absent. Lâche.
Mais la loi ne l'empêchera pas. Sa décision est prise, irrévocable. Coûte que coûte, retirer ce qui pousse en elle. Supprimer le fœtus. Cet échec social. Prendre ce risque-là. Passage Cardinet. Une sonde enfoncée dans l'utérus. La douleur immense et l'attente interminable du « jaillissement ». 

“ Elle [la loi] était partout. Dans les euphémismes et les litotes de mon agenda, les yeux protubérants de Jean T., les mariages dits forcés, Les parapluies de Cherbourg, la honte de celles qui avortaient et la réprobation des autres. Dans l'impossibilité absolue d'imaginer qu'un jour les femmes puissent décider d'avorter librement. Et, comme d'habitude, il était impossible de déterminer si l'avortement était interdit parce que c'était mal, ou si c'était mal parce que c'était interdit. On jugeait par rapport à la loi, on ne jugeait pas la loi. ”

Sans complaisance c'est ce parcours qu'elle relate, cet avortement clandestin. Ce combat pendant près de trois mois. Ses souvenirs, dont elle ne savait que faire, remontent à la surface. Elle « regarde jusqu’au bout » comme le prévient la citation de Yûko Tsushima placée en préambule du récit. Entre ces notes prises dans un agenda et l'appel de sa mémoire, elle retrace l'événement. Celui qui changera sa vie, son corps, la fera naître dira-t-elle. « J'ai tué ma mère en moi à ce moment-là  ». Cette phrase résonne. Rebondit. S'incruste. « J'ai tué ma mère en moi à ce moment-là ». Uppercut. Elle fouille les entrailles, cette phrase. Assène le coup. Fatal. J’en suis encore hantée et c’est probablement l’une des phrases les plus marquantes pour moi... 

Elle dit ce qu’elle n'a pas compris en ce temps-là, avec une distance immense, que seules peut-être les années permettent. Cette « expérience simultanée de vie et de mort ». Sans détour, une retranscription précise, presque clinique d'une authenticité rare, et par des détails qui vous secouent, elle libère sa parole et celle de toutes ces femmes à l'époque qui se battaient pour leur liberté et leurs désirs. Elle dit le regard des hommes, médecins, étudiants effrayés ou parfois fascinés par la détermination de la jeune femme.
Les parallèles avec notre société actuelle ne sont pas inexistants bien au contraire et Annie Ernaux sait les mettre en lumière tout en brisant les tabous de cette époque et de la nôtre. Si aujourd'hui, l'avortement est légal, il n'en reste pas moins parfois un combat, un choix qui peut engendrer le jugement. Un sujet qu’il est d’autant plus important d’aborder à l’heure où l’IVG tend à être remis en cause.

“ J'ai ressenti une violente envie de chier. J'ai couru aux toilettes, de l'autre côté du couloir, et je me suis accroupie devant la cuvette, face à la porte. Je voyais le carrelage entre mes cuisses. Je poussais de toutes mes forces. Cela a jailli comme une grenade, dans un éclaboussement d'eau qui s'est répandue jusqu'à la porte. J'ai vu un petit baigneur pendre de mon sexe au bout d'un cordon rougeâtre.
[...]
C'est une scène sans nom, la vie et la mort en même temps. Une scène de sacrifice. ”

Par ce livre qui fait acte de résilience, Annie Ernaux place aussi au cœur de ce récit et de ce mélange de « je » d'autrefois et d'aujourd'hui (qui ne sont pas les mêmes) une réflexion sur l'écriture. Son pouvoir. Sa nécessité. Ce que la vie, et les coups qu'elle donne, permettent : une liberté de parole, une déculpabilisation des choix. Elle utilise cette expérience personnelle, violente et indicible pour transmettre à tous, hommes et femmes, une expérience de vie universelle.

En refermant ce livre, une boule était coincée dans ma gorge. Je suis sortie en hâte. L'envie de vomir comme autrefois. J'ai fumé trois cigarettes. Coup sur coup. La main tremblante. Les larmes dévalaient mon visage, tordu par cette douleur ancienne. Ces larmes n'étaient pas sorties depuis plus de dix ans.
Les larmes ont parfois le salut de l'écriture…

Commentaires

  1. Bravo pour ce superbe billet. Je suis Annie Ernaux depuis ses débuts. C'est un écrivain indispensable.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci beaucoup Anne. Je la découvre peu à peu et ce que je découvre me plaît et me parle beaucoup.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés