Je partirai, je pars toujours de Sylvia Rozelier : quand tout est écrit d'avance

Je partirai je pars toujours
Paru aux éditions Le Passage - août 2008
176 pages

Presque un an après avoir découvert l'histoire de Douce, j'avais envie de retrouver Sylvia Rozelier. Son écriture. Sa capacité à décortiquer l'âme, le corps, les sentiments, les silences, la femme aussi. Et j'y ai découvert un autre style. Une autre facette de son écriture. Qui m'a de nouveau transportée.


“ Depuis combien de temps maintenant n'ont-ils plus échangé une parole, un geste ? ”

Des miettes sur la table. Regard figé. Des miettes... Comme leur histoire ? 
Judith et Yann vivent en couple depuis cinq ans. Les corps. Qui s'agrippent. Se percutent. S'appellent. Se réclament. Jouissent. 
Mais est-ce encore le cas après cinq années ? La distance n'a-t-elle pas creuser un sillon ?
Le nez sur sa table, Judith ose. Proposer. Emmener Yann sur les lieux de son enfance. Là où aucun autre homme n'est jamais allé. Parce qu'habituellement « je partirai, je pars toujours ».

Le manoir familial. Là-bas, face à la mer. La Normandie. Le lieu de son enfance. Yann fait l'effort.  Comme une dernière tentative. Mais la lassitude se ressent si fort qu'elle n'échappe pas à Judith. Pourtant, elle ne perd pas de vue son but. L'y emmener. Judith, si complexe. Silencieuse. Le cœur fermé à double tour. Veut-elle sauver leur amour ou précipiter la fin ?
Sur place. Les souvenirs remontent. Elle pensait qu'ils seraient seuls mais Thadée est là. Cette amie avec qui elle a tant partagé. Extravagante. Joueuse. Meurtrie. À la table du dîner, les miettes, de nouveau. À la table du dîner, la partie est lancée.  Les dès sont jetés... Pas sûr qu'il y ait de vainqueurs. 

“ Il ne peut rien pour elle. Entre lui et elle, elle et tous les autres, il y a ces miettes qui écorchent, éraflent, détruisent. Et dans son corps, soudain, une douleur inouïe. Un déchirement de tout son être. Une sensation de bourbe, de chut. Autour d'elle, les volumes deviennent flous, les lumières oscillent, les visages se tordent sur des expressions nouvelles. Les rires creusent des grimaces, les rides des gouffres. ”

À tâtons, j'avançais à tâtons. Doucement. Me laissant porter par ces portraits de deux êtres dans l'attente. Deux êtres qui se cherchent jusqu'à se perdre. Judith dans la recherche de l'absolu, regard figé vers le passé. Yann dans l'attente de mots. Sans détour. Enfin dits. Un geste. Un signe. Un avenir. Une recherche et une attente qui à force de durer, détruisent. L'histoire. La leur.

J'avançais doucement. Me laissant guider dans ces rues, ces gestes du quotidien. Ces lieux de l'enfance. Qui nous happent. Que l'on contemple. À mesure que nos yeux se posent sur les mots, c'est le lieu qui prend vie. On reconstitue le décor. Les odeurs nous parviennent. La lumière du lieu nous pénètre. Ce lieu qui est le sien, dans lequel tout se joue, tout bascule, devient le nôtre par la seule force des mots. 
Nous y sommes, juste là, un peu en retrait mais assez proches pour ressentir. Portés par le vent des mots tourbillonnants et poétiques de l'auteure. Ces adjectifs, ces verbes répétés. Ancrés. Dans le sable. Avant que la mer ne balaye tout d'un ressac. Ancrés comme ces miettes sur la table. Avant qu'elle ne soit laissée propre. Sauf que... nous ne sommes jamais à l'abri d'y retrouver une empreinte. Une trace. Une miette oubliée.

J'avançais doucement. Comme pour ne pas faire trop de bruit. Dans les moments de corps à corps. Dans les moments de silences pleins. Délicatement. Silencieusement. Comme lorsqu'on observe une toile. Une toile d'amour déchiré. Silencieusement. Jusqu'à comprendre que le bruit deviendrait inévitable. Se ferait écho. Bruit qui claque. Qui fouette. Une jeune femme qui ne m'est pas inconnue. Dans sa recherche de l'absolu. De lui. D'eux. Dans ce souhait d'une passion qui ne s'essoufflerait jamais. De cette histoire qui a duré cinq années. Aussi. Avant la fuite. Je partirai, je pars toujours. C'est avec le temps que l'on comprend, je crois, et que l'on évite de reproduire indéfiniment l'histoire.

“ Elle regarde la mer. À perte de vue, l'immensité des eaux grises enroulées sur leur propre mystère, l'immanence d'un destin qui s'accomplit inexorablement. Elle se tient immobile, comme parfois l'on peut l'être face à l'insondable, cherchant à découvrir dans ses profondeurs de ténèbres une connaissance pour soi. Elle ferme les yeux.
Les bruit du ressac, roulis monotone des flots qui s'étirent, se retirent et meurent dans un lancinant soupir d'exténuation, de bête essoufflée. Une plainte. Des pleurs en dedans. Ce n'est plus une mer d'enfance. ”

C'est cette autopsie de l'amour que porte à nos yeux Sylvia Rozelier. La distance qui s'installe. Ces non-dits qui pourrissent. Et les chemins qui bifurquent. Inévitablement. Cette fin que l'on voit poindre mais que l'on refuse de voir malgré tout. Attendre. Reculer. Jusqu'au point de non-retour. Jusqu'à s'en faire souffrir soi-même.
C'est le portrait d'une jeune femme qui fuit le bonheur plutôt que de le vivre. Radiographie de notre époque. De ces êtres qui réfléchissent trop. Exigent trop. D'eux et des autres. Qui craignent l'avenir. Et qui confondent parfois l'absolu et l'essentiel.


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