Ásta de Jón Kalman Stefánsson : le tourbillon de la vie

Asta
Paru aux éditions Grasset - 496 pages
Traduit par Eric Boury

« Il est impossible de raconter une histoire sans s'égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer [...] » écrit Jón Kalman Stefánsson. C'est aussi ce qu'il nous donne à lire. Des allers-retours dans le passé et le présent. Un passé sans chronologie fixe. Comme on conte des souvenirs. Comme on écrit des mémoires. Avec puissance, et poésie.
Non il ne sera pas simple de retranscrire Ásta. Ást... Amour. Celui que l'on cherche. Celui que l'on perd. À jamais. Parce que la vie est ainsi faite. On s'est connu, on s'est reconnu, on s'est perdu de vue, on s'est r'perdu de vue. On s'est retrouvé, on s'est réchauffé. Puis on s'est séparé... Le tourbillon de la vie, voilà qui pourrait résumer Ásta et sa beauté. Ásta et sa fragilité. Ásta et sa mélancolie. 


“ Faut-il donc que les racines de notre existence soient si peu profondes pour qu'un instant ait le pouvoir de tout transformer ?
Un poème, une nuit, une mélodie. ”

Il est écrivain, isolé des grandes villes. Il raconte. L'histoire d'une famille. L'histoire d'Ásta, la deuxième fille de Sigvaldi et Helga. Ásta comme dans le livre d'Halldór Laxness. Cette histoire il la conte alors même que Sigvaldi l'a contée à une mystérieuse femme qui l'a trouvé allongé sur le trottoir après avoir chuté d'une échelle. Son histoire est celle de la quête du bonheur et de l'amour. This funny thing called love, just who can solve its mystery… D'une vie de faux-semblants. De tout ce que l'on fait de travers. De nos silences. Une observation de nos vies projetée sur le papier. Ce couple était beau, Helga avait cette beauté impétueuse, qui ravage tout sur son passage. Ravage… un mot qui correspond à cette femme tantôt gracieuse, charnelle tantôt violente et égoïste au point d’abandonner sa famille. Mais le temps fait son travail et les douleurs s’estompent, l’amour revient. Sigvaldi se remarie et Ásta est alors élevée par sa nourrice. Une vieille dame à l'odeur de rance. Mais si aimante.

La vie est loin d’être un long fleuve tranquille, même pour une jeune fille. Nous voilà projetés à ses côtés. Après un séjour dans une ferme des Fjords de l’Ouest où elle y rencontre le grand amour – Jósef – , un amour si grand qu’il devient effrayant au point de fuir, Ásta travaillera dans un journal et y rencontrera Gudjón, journaliste, écrivain. Fiancé. Mais l’amour ne se commande pas. I put a spell on you… Alors qu’une vie paisible se dessine, Ásta apprend le drame, la perte, l’absence, la douleur. Celle des profondeurs. Immédiatement je pense à cette chanson de Clara Luciani, Dors, dors / il n’y a rien à voir ici, rien à regretter / dors, dors / je viendrai bientôt auprès de toi me coucher. Mais la perte s’accompagne-t-elle de la naissance ? Ne reproduit-on pas ce que l’on a vécu ? Mais je vais trop vite, bien trop vite et j’oublie beaucoup de choses néanmoins je ne peux et ne veux tout dire.
Entre l'histoire, se mêle l'ici, le maintenant, la peine dans la peine. Celle d’un père allongé sur un trottoir, celle d’une fille à qui la vie n’a pas fait de cadeaux et qui ne s’en est pas fait non plus. Il y a les lettres d’amour, sublimes, sensibles. Dictées par le cœur.
Ásta, belle, sensuelle et sombre. Triste, comme une larme à la commissure des lèvres. Ronger entre la soif du monde et la culpabilité. Tiraillée par la peine des pertes, la vie et les doutes. Doutes et vie que nous partage aussi l’écrivain à sa table, installé près d’un phare qui ne nous sera pas inconnu.

“ Parfois, certains jours, certains soirs, certaines nuits, cet endroit est si beau qu'on dirait que Dieu s'apprête à descendre sur terre pour sceller un pacte avec les hommes et les bêtes. Mais un parfois ne suffit pas à combler toute une existence. Parfois, je peux t'embrasser, parfois, je peux t'étreindre, parfois, je peux m'endormir en écoutant ton souffle, parfois, je me réveille en l'entendant encore et tu murmures mon nom. Parfois, c'est comme rarement. Parfois ne veut pas dire souvent, mais seulement de temps en temps. Parfois signifie qu'il se passera longtemps jusqu'à la prochaine fois, et que par conséquent, tu es condamné à être malheureux. Puis les bâtiments s'effondrent sur ta vie. ”

N’est-ce pas là le propre de l’Homme ? Être tiraillé… entre le bien, le mal, le raisonnable et la folie. La passivité et l’action. Le désir et l’amour. Avancer et faire marche arrière. Pleurer et sourire. Une larme à la commissure des lèvres. Ce besoin de toujours plus, toujours mieux. Vivre plus grand.
Difficile de résumer ce roman de Jón Kalman Stefánsson qui enjambe les saisons, les lieux et les années et foisonne de tant de sujets qui nous composent. L’amour, les remords, les deuils, l’absence, les erreurs… la boucle de la vie avec la même finalité. Il y a dans ce roman une sincérité telle que l’on est obligatoirement bousculés. Moi qui aime la poésie et la mélancolie, j’ai été servie. Merveilleusement servie. Je n’y peux rien, je trouve que la mélancolie est précieuse. À la fois belle et torturée. Et lorsqu’elle se fond dans la poésie alors là, c’est tout simplement délicieux.
Dans ces pages, il n’y a aucun détour – et c'est aussi ce que j'aime tant chez un auteur, la sincérité des sentiments – qu’il soit question de parcours de vie, de musique (entendre résonner Nina Simone, Chopin, Miles Davis, Leonard Cohen, Ella Fitzgerald, Vikingur Ólafsson..., quelle émotion) et de références qui accompagnent une vie ou encore d’écriture, Stefánsson nous emporte dans ces contrées lointaines. Géographie des lieux, de l'âme. Le cerveau bouillonne,  autour des réflexions menées par les personnages, par le narrateur (et donc l’auteur) : sa vision de la littérature, de la poésie, de la création artistique et de sa place dans notre monde moderne ; parler du vrai, du cœur, du corps, du sexe, de l’attraction, du monde d’aujourd'hui, de ce qui pousse à écrire, à vivre.

Ásta est une bourrasque. Et on se la prend en pleine gueule. Comme le froid qui balaye ces paysages, la pluie qui coule sur le visage semblables aux larmes. Jón Kalman Stefánsson a ce pouvoir, en peu de mots, de nous transporter là-bas et de nous faire ressentir chaque mot du cœur. Ce roman est sensoriel, lyrique. Il est (un diamant) brut. Et c'est également grâce à la traduction d'Eric Boury qui parvient à retranscrire merveilleusement ce roman.


Un grand merci aux éditions Grasset pour cette découverte qui restera ancrée.

Commentaires

  1. Encore un roman à découvrir, donc... Je ne sais plus où donner de la tête !

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    1. Alors celui-ci Delphine, incontournable à mon sens et surtout je mets ma main à couper qu'il te plaira.

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  2. 100% d'accord avec toi ! Et tu as raison de pointer le merveilleux travail de traduction !

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    1. Il est important, je trouve de parler du travail de traduction. Les traducteurs ne sont pas assez mis en avant.

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