Et vous m'avez parlé de Garry Davis de Frédéric Aribit : quand le réel flirte avec la fiction ou inversement

Et vous m'avez parlé de Garry Davis
Paru aux éditions Anne Carrière - Février 2020
200 pages

S’il y a bien un livre que j’attendais avec impatience en cette rentrée c’est celui de Frédéric Aribit dont j’avais adoré et dévoré le précédent, Le Mal des Ardents. Tout m’avait plu, l’histoire, la langue, la poésie et l’érotisme qui s’en dégageait. Alors forcément... Je me suis jetée sur Et vous m’avez parlé de Garry Davis.


Comment vous parler de ce livre, comment vous le résumer, par quel bout le prendre, quel angle ?
Et vous m'avez parlé de Garry Davis est une rencontre et tellement plus que cela à la fois. Une rencontre comme nous avons rarement. Romanesque. Inoubliable. 
Un homme, une femme, un soir d'été dans un bar de Guéthary, au son des Pink Floyd. Elle est là pour quelques jours avec des amis. C'est son dernier soir. Et elle, Julia, le passera avec lui, notre narrateur. Sur cette terre qu'il connaît bien. Terre d’origine. Dans ce bar qu'il a l'habitude de fréquenter. Lui aussi est venu avec des amis. Mais ce soir il ne voit plus qu'elle. Julia. Petit oiseau qui danse. Par ses mots. Ses yeux émeraudes. Ses jambes qui se croisent et se recroisent. Julia. Qu'il a envie d'embrasser. De prendre sans tarder. Instinct primitif. Julia. Fulgurance d'une beauté qui tiraille le ventre. Lui le mélancolique, désenchanté par le monde et l'amour, que l'on sent pourtant être un éternel romantique, la désire ardemment. Mais Julia préfère parler. Face à cet homme elle lui raconte l'histoire d'un autre homme. Garry Davis. Personnage lui aussi romanesque. Excentrique. Utopiste. Humaniste.

“Nations-Unis ? Oxymore, pense Davis. Il n'y a par définition de nation que par la désunion, opposition aux autres, opposition qui mène tôt ou tard, inéluctable darwinisme politique, à l'annexion du plus faible par le plus fort, et ce, au mépris de l'existence des êtres et de l'interdépendance planétaire des peuples, économique comme écologique. Seuls les individus peuvent donc aller au-delà de l'État-nation, à condition de s'en affranchir comme il l'a fait de Mme Schneider. « My country is the world. »

Alors qu'aujourd'hui tout le monde cherche une terre d'accueil, une nationalité à laquelle se rattacher, Garry Davis en 1948 décide de devenir apatride légal. Renonçant à son rêve de comédien et à sa nationalité américaine. Devenir citoyen du monde. "My country is the world". Voilà sa devise. Son ambition. Suivi, à ses débuts au moins, par André Breton, Einstein, Camus ou encore l’Abbé Pierre, cet homme, séjournant nombre de fois en prison, ne cessera d’œuvrer pour la paix. Délivrant des passeports « Citoyen du Monde », créant une monnaie calqué sur le dollar. Garry Davis était-il un génie, un illuminé, un fou ? Garry Davis est une fiction qui nous est conté avec tout le talent que possède Frédéric Aribit. 

Pendant une soirée, une nuit, nous entrons dans la tête de ce narrateur qui nous conte l'histoire d'une rencontre. Ou plutôt de deux rencontres. Une femme. Un homme. Et entre eux, cet homme. Ces ponts. Qui se créent. Se rencontrent. Se racontent. Passé. Présent. D’abord déstabilisée par ce point de vue unique, cette sensation d’enfermement, j’ai fini par y prendre goût, me laisser guider, comme hypnotisée, par ces allers-retours, ces errances de pensées au milieu de cette rencontre, comme il arrive parfois que notre esprit s’échappe à l’évocation d’une idée, d’un mot. En un rien de temps, j’étais devenue dépendante de ce roman, de ces oscillations entre utopies, espoirs et désenchantements. 

“Et je sens votre voix qui s'enflamme, qui résonne dans la cage thoracique sous mes oreilles, je sens votre souffle raccourci, n'y sommes-nous pas parvenus désormais, à cette mondialisation mondiale, si vous me passez l'expression, Julia, à cette mondialisation libérale du chacun pour sa gueule et de Dieu-Yahvé-Allah pour tous, à cette mondialisation des replis nationalistes, de Hongrie jusqu'au Brésil, comme un effet de la misère et de la colère sociale, et qui s'exprime mondialement par le rejet de l'autre qui nous fout la trouille, à cette mondialisation connectée du village global qui ferme sa porte à double tour et la fenêtre confortable de son seul ordinateur, avec son agriculture déterritorialisée, son artisanat délocalisé, son information mondiale de la catastrophe humanitaire et écologique qui nous attend, Julia ?
Le monde est trop grand pour moi, et vous me suffisez, avec votre petit corps d'oiseau, vous me suffisez amplement, Julia, le reste, je n'en veux plus, je ne veux rien que vous.”

Frédéric Aribit est parvenu à nous offrir un roman passionnant tant sur le plan historique (j’ai eu envie d’en apprendre davantage sur ce Garry Davis et merci à l’auteur d’avoir mis quelques référence à la fin de son ouvrage) qu’humain. Un roman qui fait écho à nos sociétés, capitalistes, égoïstes. Un roman qui renferme toute la complexité de notre monde, toute sa décadence, toutes ses contradictions et nous offre en parallèle une ouverture incroyable sur celui-ci. Une réflexion sur la fiction qui devient réelle et le réel, fiction. Sur le dérangement des idées dans nos sociétés étriquées, sur les limites aussi. Une réflexion sur la passion aussi.
Un roman complexe qui renferme une telle lumière, une telle gravité en même temps qu’une telle légèreté et une telle mélancolie. Et tout s’imbrique à merveille. C’est fort. C’est maîtrisé. Ça flirte peut-être même avec le surréalisme (Garry Davis un surréaliste ? Et Frédéric Aribit, un héritier du surréalisme ?) 
Ce qui est sûr c’est que ce roman est profondément humain et nous fait passer par un tas de sentiments, ballottés par ces états d’attraction-répulsion. Yo-yo des sensations, ponts des émotions. Et je ne peux que vous encourager à oser... 

“Il y a parfois ces rencontres décisives dont on mesure mal l'impact sur le moment, dites-vous, et je ne peux m'empêcher de sourire quand vous dites cela, incapable que je suis maintenant de connaître, moi non plus, l'impact que cette rencontre avec vous, Julia, cette conversation auront finalement sur moi.” 

Pour aller plus loin
Vous pouvez également retrouver mon interview de Frédéric Aribit réalisée lors de la sortie de son précédent roman 

Commentaires

  1. Je regrette de ne pas l'avoir demandé à la Masse Critique de Babelio ! Je garde le titre bien en tête pour me l'offrir !

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    1. Ne jamais avoir de regret, tu le découvriras au moment voulu et j'espère que la rencontre sera aussi belle qu'elle le fut pour moi.

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