Le mal des ardents de Frédéric Aribit : l’embrasement par tous les feux

Frédéric Aribit
Paru aux éditions Belfond en août 2017
240 pages

Décidément la collection Pointillés de Belfond offre de belles, très belles surprises. Éclectiques, envoûtantes et poétiques. Qui vous remplissent pendant et vous habitent encore après, une fois le roman refermé. Qui vous poussent aux questionnements autant qu’au lâché-prise. Le mal des ardents s’il devait être résumé en un mot, ce serait ensorcelant. Mais n’ayez crainte, je ne vais pas vous laisser avec un seul mot en guise de résumé. 

“ Je n'écris pas pour les adeptes des solutions faciles. Les esprits en angle droit. Cette histoire ne plaira pas aux amateurs innombrables du terre à terre qui depuis des siècles, terroristes de l'extraordinaire, ont patiemment posé leurs bâtons de dynamite sur les piliers de sable et de vent du merveilleux. Même en baissant la tête, même couchée par terre, Lou ne passe pas sous les fourches caudines de ce qu'ils appellent réalité. ”
Frédéric Aribit entraîne son lecteur dans une histoire rocambolesque. Lisez plutôt. Le narrateur, professeur de lettres un peu las, mène une vie somme toute classique. Père d’une fille, divorcé, il entretient une relation avec Sonia. Un jour pluvieux, alors qu’il est dans le métro, une femme, incarnation parfaite du désir, lui retire les écouteurs des oreilles. Les pose sur les siennes. Ecoute. Sans dire mot. Puis l’embrasse. Disparaît. Moment inattendu, fulgurant, suspendu.  
Cette mystérieuse et délicieuse jeune femme va recroiser le chemin de notre narrateur, plus tard dans la soirée, totalement par hasard. Sur le pont de la Grange-aux-Belles. La belle justement au son des tam-tams joue au funambule sur la rambarde. Elle semble insaisissable. Mais une fois les pieds au sol, elle l’embrasse à nouveau, « Tais-toi, serre-moi, embrasse-moi. Je suis l’âme errante. ». 

Elle s’appelle Lou. Trois lettres qui nous rappellent à Apollinaire. Lou. Trois lettres entêtantes qui ne vont plus quitter l’esprit et les lèvres de notre narrateur. 
Alors la vie bien tranquille de ce professeur va se voir changer pour de bon. Il s’embrase. Tout s’embrase. Le cœur, le corps, la tête. Tête que Lou fait tourner. Corps que Lou fait frémir sous le sien. Cœur que Lou habite désormais. Dans ce feu passionnel, la musique nous envoûte sous les doigts expérimentés de Lou, violoncelliste de profession. Par sa folie, son audace et son arrogance, elle va modifier la vision du monde de notre narrateur. Des A, des E, des I, des U et des O, à la manière de Rimbaud l'auteur déclenche une envolée des sens et nous entraîne à la découverte d’un portrait de femme poétique, haut en couleur. Lou joueuse. Lou charnelle. Lou énigmatique. Lou artiste jusque dans la chair.
Mais alors que notre narrateur et nous-même tentons encore de décrypter cette femme hors du commun, ce fantasme absolu de la féminité et de l’art, Lou va être dévorée par un mal mystérieux. Qui la ronge, la démange. Qui lui provoque des hallucinations… "Le mal des ardents" – appelé également ergot de seigle - se propage. La consume. Et l’histoire de cette dévorante passion pourrait bien voir poindre sa fin. 
“ A noir, E blanc, I rouge, U vert, ses voyelles ouvertes par la consonne de ma langue, je buvais l'O bleu de Lou.Latences naissantes,Ah, noires bretelles défaites et bouches bées, combinaisons de bombes et roulements habiles, atroce crudité d'elle, Bermudes obscures,Oeufs blancs, ses deux seins fiers lancés hors du bustier, glissement d'éclisses et d'archers, babil d'abeille, I, mon I majuscule dans le nid rouge de ses lèvres, ire d'ivresse et d'or, péchés des crachats rachetésPar son U grand ouvert, trépidations sublimes, furie, furie des chiennes et des oublis chimiques,Ô, Lou de face, Lou de dos, Lou haletant, Lou pleine de grâce, Lou toute entière dans mes mains, dans mes reins,‒ Ô Lou sans mégarde, hurlée jusqu'à la crue – ”

L’ergot de seigle, vous connaissiez ? Non ? Alors si vous êtes totalement ignorant(e)s comme ce fut mon cas voici quelques explications. L’ergot est un champignon qui se développe sur les céréales. Céréales transformées en farine. Farine qui devient du pain. Pain que nous consommons. Pas très rassurant, nous sommes bien d’accord. Ses effets ? Rien de moins que des démangeaisons, des comportements qui s’apparentent à de la folie pure, des hallucinations (accrochez-vous, le lien avec le LSD est prouvé), et tant d’autres maux pouvant entraîner la mort. Pas de panique toutefois, peu de chance pour que nous en soyons victimes aujourd’hui (en tout cas en Europe). Néanmoins ce mal des ardents surnommé également "feu de Saint-Antoine" a longtemps été confondu avec la peste d’Athènes, les cas de sorcellerie au Moyen Âge et j’en passe. On plonge alors dans une véritable enquête historique qui amène à nous questionner sur la création artistique mais aussi le dogme religieux. Et j'ai été subjuguée. Subjuguée par ces détails que Frédéric Aribit juxtapose. Par ce que l’Homme invente et ce qu’il crée. Je me suis nourrie de toute cette richesse. Comme le pauvre se nourrit du pain, moi petite lectrice je me suis nourrie de la langue, de l’Histoire, et de ses interprétations. 
“ Les hommes passent et les fléaux reviennent. Les hommes naissent, vivent, aiment, et puis il arrive qu'ils meurent enfin, au bout d'une vie dont il restera si peu. Les fléaux ne naissent pas. Les fléaux ne meurent pas. Ils attendent patiemment leur heure, tapis dans l'invisible, et sortent un jour de leur cachette de matière infinitésimale pour se mettre au travail. ”
L’embrasement donc par tous les feux, voilà ce qu’est le roman de Frédéric Aribit. La passion, le désir, la sensualité comme j'aime la lire. Mais aussi le mal, les mots, la poésie, l’Histoire, la religion. Tout y est mais rien n’est de trop. La justesse, le dosage parfait pour envoûter. Et la plume de l’auteur, il faut que je vous en parle aussi. Précise, en perpétuel mouvement. Tantôt saccadée, tantôt posée. Tantôt grave, tantôt poétique, charnelle et drôle. Montagnes russes. Maîtrise et beauté.
De ce fait, on pourrait avoir envie de dévorer ce roman d’une traite tant il emporte dès la première mesure. Avoir envie de le consommer tel un amour fou, imprévisible comme celui qui lie le narrateur à Lou. Mais à bien y réfléchir, je vous dirai de le goûter par petites bouchées. De le consommer avec passion et non frénésie. En drogue douce. Le consommer délicatement plutôt que le voir se consumer ou s’embraser. Personnellement, j'ai essayé de le maintenir, là, auprès de moi, le plus longtemps possible. De prendre mon temps comme lorsque je lis de la poésie. Car Le mal des ardents est un long poème. A Lou. A la passion. A l’art. A la culture. A la vie qui nous entoure. Et je n'ai pas boudé mon plaisir de relire certains passages, une fois, deux fois puis trois pour en décupler la force et en saisir toute la virtuosité.

Vous l'aurez compris, ce roman je vous le recommande, les yeux fermés. Pour sa beauté, son originalité et son audace. 

Commentaires

  1. Une belle plume, en effet, et quelque chose d'ensorcelant dans ce texte. Comme toi, j'ai beaucoup aimé.

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    1. Je ne suis pas étonnée que tu l'aies également aimé. Je pense que nos goûts se rapprochent fortement, et de plus en plus :-)

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  2. Quelle plume !
    Et pour l'ergot de seigle, tu m'apprends un truc. Comme toi, je ne regarderai plus mon pain de la même façon !

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