Mon cœur vient du désert d'Atacama de Juliette Bouchet : et si demain était con(mp)té

Mon coeur vient du désert d'Atacama
Paru au Sable Polaire en mars 2019
364 pages

Sortir de sa zone de confort, s'en remettre à la confiance d'un éditeur (que je remercie ici) et au bon conseil d'un ami, Nicolas Houguet. Ouvrir Mon cœur vient du désert d'Atacama sans trop savoir comment ni pourquoi. Avant ces trois cent soixante quatre pages. 


Leur cœur vient du désert d'Atacama. Sec. Dur. Sauvage. Pas fait pour aimer. De génération en génération, la malédiction des femmes de la famille. Leur cœur est sec. Comme le monde dans lequel elles vivent désormais. Après que l'Homme l'ait épuisé. Malmené. Leur cœur. Et la terre. Dans le même état. En friche. Pourtant le cœur de Phaedra s'est adouci au côté de Pablo. Il est durant des années celui qui apaisera ses cauchemars, ses souffrances et ses colères. Celui qui aimera sa fille, Bellone, comme si elle était la sienne aussi. Quand le chaos bat dehors, dans les rues et dedans, dans le cœur de Phaedra. Il est celui qui croit que notre monde, que cette Terre qui nous accueille peut être sauver. Pas par l'Homme, trop individualiste et égoïste mais par la machine. Les artilect. Ceux qu'il crée en secret. Leur donner le meilleur de ce que nous avons un jour été. Sans calcul. Sans égoïsme. Des robots en harmonie avec la nature. Le nouveau Big bang.

“ La sixième extinction a commencé. Bien. Mais encore ? Je ne veux pas participer à ça. Je veux participer à l'autre truc, le truc de sauvetage, le truc où tu ne baisses pas les yeux pendant que ta copine (la Terre) se fait violer par une bande de racailles psychopathes. ”

Mais tant qu'il y aura des Hommes pour se penser supérieur à tout, le combat ne sera pas gagner. Des Hommes qui se modifient. S'implantent des nanotechnologies. Se posent en roi du monde. Terrorisent des populations entières. Suintent en dehors et en dedans. Pourris de toute part. Comme la mère de Phaedra qui vendra leur position quitte à les mettre tous en danger. Sauvés une première fois par le premier artilect, Boozer, conçu après une nuit d'ivresse. Boozer, attachant, touchant, comme peuvent l'être quelques Hommes. Boozer, créé pour veiller sur Bellone. 

Bellone qui n'a jamais connu le monde comme nous le connaissons. Qui n'a jamais vu la mer. Jamais vu les animaux hormis des rapaces et des charniers. Bellone, qui connaîtra le noir. Le bunker. Et puis Satori, la dernière génération d'artilect. La relève. Avec tous ces autres au quatre coin du globe qui apprennent plus vite que tout être humain. Qui bientôt seront capables de communiquer entre eux. Poursuivre l'œuvre de Pablo et David son associé. Bellone qui pourrait être la solution.

“ Fuir sans cesse devant ce qu'on est, c'est-à-dire rien, en se saoulant d'alcool, de fric, de bouffe, de jeux, de sexe, de guerre, de religion, de prêt à penser en boîte, de fringue, de faux ongles à paillettes, de bagnoles rutilantes, d'animaux de compagnie, d'obligations qui n'en sont pas, de compétitions qui n'ont pas lieu d'être, de frustrations répétées, toujours plus voraces, triomphantes même, devant nos gueules abruties et nos larmes de crocodiles sous acides. Nous ne sommes plus rien parce que nous avons oublié que nous faisions partie d'un tout et cette crise d'amnésie collective nous consume. Un immense cœur qui a perdu la raison. ”

Sur la couverture "roman d'anticipation", mal barré à première vue. Et, voilà que je tombe sur une pépite. Anticipation, oui peut-être mais avant tout un roman engagé. Un roman bourré de messages percutants, forts. Je pourrais rentrer davantage dans les détails foisonnants de l'histoire, je pourrais vous décrire l'état de la Terre telle qu'elle risque de devenir si nous ne réagissons pas. Vous décrire ces êtres obligés de fuir pour survivre. Et ceux, fous, en quête de pouvoir absolu même quand il n'y a plus rien à sauver. Je pourrais vous dire que l'homme peut être capable de grande chose lorsqu'il se laisse porter par ses convictions. Je pourrais vous dessiner en mot le portrait de ces robots bien plus humains que l'humain. Mais j'ai plutôt envie de vous dire de lire ce roman. Vous dire que Juliette Bouchet a ce style rock, qui m'a secoué de tout mon être. Fait vaciller mon cœur, trembler mes paupières. M'a fait rire aux éclats aussi parfois.

Juliette Bouchet parvient à mêler le futur et le presque présent. La filiation, l'intelligence artificielle, la maternité, le transhumanisme, la désillusion et l'espoir avec brio. Elle nous attrape sans que l'on s'y attende au point de ne plus vouloir lâcher ses pages. Fascinés. Angoissés. Émerveillés. Par ses mots, sa vision, sa grandeur d'âme. Sa spiritualité. Oui, elle est capable de nous parler robot avec spiritualité. Forte, très forte. Je crois qu'on appelle ça le talent. Ça fait mouche, ça vous broie. C'est écrit avec le ventre, les tripes. Peut-être avec ce ventre maternel. Le ventre. Le deuxième cerveau. Celui qui porte la vie. Oui, ça vient de là. Du centre. L'ironie d'écrire avec le ventre pour s'élever contre le nombrilisme.

“ Tu sais, on dit que le désert est l'antre de la folie, bah ton bide, c'est un putain de désert. Que des cailloux et du sable qui fouette la gueule. Je sais pas ce que t'essaie de faire là-bas, avec elle, de te racheter une conduite avant de passer l'arme à gauche ? Tu crois qu'il suffit de poncer son cœur au papier de verre et de lui mettre un petit coup d'enduit pour cacher les lézardes ? Tu vois pas que le problème, c'est les fondations ? Celles sur lesquelles tu t'es bâtie ? Notre putain de famille s'est érigée sur des sables mouvants, dont chaque femme a su faire jaillir un gosse par je ne sais quel miracle, puis l'a porté à bout de bras au-dessus de sa tête, avant de sombrer à son tour, à bout de force, et d'être engloutie par un sol assoiffé d'amour. ”

Elle dit la complexité de tout. Elle la porte. Combien de fois me suis-je identifiée à Phaedra, combien de fois ai-je vu en sa mère ce que je connais bien moi-même. L'enfance qui resurgit, en pleine gueule. Blessures mal cicatrisés. Combien de fois ai-je regardé par la fenêtre et vu le monde qui nous attend si nous laissons faire. Si nous restons passifs. Désinvolte face à l'urgence.

Mon cœur vient du désert d'Atacama vous ouvre les yeux si vous aviez eu l'inconscience de les fermer. Vous oblige à regarder. Ce qui a merdé. Ce qu'on bousille. De toute part. Que ce soit d'un point de vue environnemental comme relationnel. Ne vous arrêtez pas au mot "anticipation", il n'est qu'un détail, une catégorie. Mon cœur vient du désert d'Atacama est bien plus que ça, cruellement d'actualité et à la fois intemporel. Punchy, et sensible. Hargneux et doux. Foutrement bien pensé et construit. Il est rare que j'utilise ce terme, et je n'aurais pas cru l'utiliser pour un tel roman, mais il est... un coup de cœur !

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Juliette Bouchet est l'auteure de deux autres romans parus précédemment chez Robert Laffont : Le double des corps (2015) abordant le sexe, de l'égalité et la quête d'identité sexuelle et Avant j'étais juste immortel (2016) qui mettait en lumière nos dérives alimentaires et la famille aussi (thème qui semble cher à l'auteure).




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