Une histoire des abeilles de Maja Lunde : un roman écologique pour un appel à agir

Maja Lunde
Paru aux Presses de la Cité - août 2017
400 pages

C’était un des romans que j’attendais avec impatience. Et une pointe de masochisme également. Tétanisée par les abeilles, dès que l’une m’approche je cesse de respirer et émets un étrange cri strident, telle une alarme assourdissante espérant qu’une armée déboule pour me prêter secours (je n’ai jamais prétendu être saine d’esprit). Mais c’est un thème qui me touche particulièrement, et selon moi Une histoire des abeilles fait partie de ces lectures nécessaires pour prendre conscience, si ce n’est déjà fait, de la situation du monde.


C’est l’une des préoccupations plus ou moins importantes de notre époque : la mortalité des abeilles dans le monde qui ne cesse d’augmenter au fil des années. 2016 fut l’année où l’on a déclaré les abeilles en voie de disparition. Et pourtant, ces petites bêtes, je ne vous apprends rien, sont nécessaires à la survie des espèces, y compris la nôtre. 
Je vous rassure, Maja Lunde ne cherche pas à nous moraliser sur toutes les fautes que nous commettons. Elle ne cherche pas non plus à faire de ce livre un essai. Humblement, elle dresse un constat, une vision futuriste de ce qui nous attend si nous ne réagissons pas. Et cela donne un roman épatant à lire en tant qu’adulte mais aussi à lire à ses enfants. 

“ Elle part seule, elle est libre, ses ailes la transportent de plante en plante. Elle recueille le nectar sucré, le pollen et l'eau sur des kilomètres à la ronde. Bien qu'elle travaille seule dans la nature, elle fait partie d'une société. Prise individuellement, elle n'est rien, une fraction infime de la colonie, mais avec les autres, elle est tout. Car ensemble, elles forment la ruche. ”
Trois voix s’entremêlent dans ce roman qui se déroule sur trois époques. Trois époques pour prendre pleinement conscience de l’avancée du domaine apicole et du phénomène nommé CCD Colony Collapse Disorder (appelé également syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles).
Nous rencontrons ainsi William, au cœur de l’Angleterre de 1851. Ce père de famille, destiné à un brillant avenir scientifique a vu son rêve s’effondrer à la naissance de ses enfants (un garçon et cinq filles). Pas franchement épanoui, il se laisse peu à peu sombrer dans la dépression. Jusqu’au jour où il découvre l’apiculture grâce à son fils. Une activité pour laquelle il se donnera corps et âme, dans l’espoir de concevoir une ruche révolutionnaire. 
2007, Etats-Unis, George est apiculteur. Chez eux, c’est une histoire de famille. Nul autre métier n’est envisageable et il compte bien transmettre le flambeau à son fils Thomas. Seule ombre au tableau, Tom n’a pas vraiment prévu de reprendre les rênes (ou reines). Il préfère devenir écrivain. Si cette nouvelle est un coup de massue pour George, l’homme n’est pas au bout de ces surprises. Les abeilles commencent à disparaître dans plusieurs Etats du Sud. Et il se pourrait bien qu’il en soit de même en Ohio. 
Enfin nous faisons un bond dans le futur, 2098, les abeilles ont totalement disparu. La crise touche toute la surface du globe. La Terre n’est plus que chaos et la vie une lutte de chaque jour. 
En chine, la solution trouvée est de polliniser à la main. Chaque jour, des milliers d’habitants montent dans les arbres, s’accrochent délicatement aux branches pour répandre un peu de cette poudre d’or nécessaire aux cultures. Tao, fait partie de ces ouvrières. Mère d’un petit garçon, Wei-Wen, elle rêve d’un avenir meilleur pour son fils. Seulement, un jour, lors d’une promenade en famille, Wei-Wen s’éloigne de ses parents et tombe dans le coma. Tao, désespérée fera tout pour comprendre ce qui est arrivé à son fils, même si cela doit lui coûter son couple. Même si cela signifie plonger dans l’Histoire du désastre de l’humanité. 
“ Je n'avais rien en commun avec ces hommes épuisés en tenue de travail ; les traits épais, la peau tannée par le soleil, qui s'exprimaient avec des mots simples. Mais à présent, je voyais l'être humain en chacun d'entre eux, l'être humain brisé par une catastrophe plus grande que lui. ”

Habituellement tournée vers les scénarios et livres jeunesse, Maja Lunde écrit ici son premier roman pour adulte mais l’on ressent l’influence de sa plume jeunesse. Nulles fioritures, nulles fulgurances. Avec simplicité et sobriété, elle parvient à piquer le lecteur, à lui ouvrir les yeux sur ce monde que l'Homme détruit au fil des années, des siècles, pensant pouvoir dresser à son bon vouloir les abeilles et plus globalement façonner le monde comme bon lui semble. C’est l’histoire de l’effondrement sous toutes ses formes. Celui des rêves, celui de l’héritage, celui de la vie. Et si au premier abord il n’y a aucun lien particulier entre ces trois bourdonnements, Maja Lunde finit par les relier habillement et renforce l’impact de ces vies sur celle du lecteur. Des bourdonnements qui deviennent une petite musique incessante, insistante.  

Avec ce roman d’anticipation et écologique, l’auteure met en exergue l’influence que peuvent avoir les parents sur leur descendance, sur l’héritage qu’ils laissent à leurs enfants. Sur ces choix que l’on entreprend et qui peuvent parfois fragiliser l’équilibre de ce que l’on a bâti pour eux. Elle balaye les certitudes, les nôtres et celles des autres, celles de ceux qui nous entourent. Mais si Maja Lunde nous met face à nos responsabilités, elle construit avec délicatesse et amour la ruche de demain : celle que nos enfants seront capables de construire. Ne dit-on pas que des grandes choses peuvent être accomplies grâce à eux ? Ils sont la clé, l’avenir, et cela Maja Lunde l’a bien compris. 
“ A présent, les mots produisaient sur moi une impression plus forte encore : pour vivre en harmonie avec la nature, nous devions nous libérer des pulsions propres à notre espèce... L'éducation permettait de refréner nos envies, nos instincts... ”
Pour tout cela, Une histoire des abeilles est à découvrir. Et même si l’on est convaincu d’assez en savoir, je vous assure que l’on ne ressort pas pour autant indemne de cette lecture. 
J’avais moi-même connaissance d’une bonne partie des faits réels évoqués dans ce livre et pourtant j’en sors changée. Désormais, je ne regarderai plus une abeille de la même manière (en fermant les yeux et en attendant qu’elle me fiche la paix), désormais je l’admirerai car elle est précieuse. Je ne pousserai plus de cri hystérique ou peut-être que si mais un cri d’alerte comme un appel à agir.  

Une lecture accompagnée de 

Un thé vert aux notes de roses, litchi, framboise et lotus et quelques titres tels que 
Noces à Grenelle d'Abd Al Malik
Run cried the crawling d'Agnès Obel
Telescope de Cage the Elephant
Radiance de She keeps bees
L'ours blanc slamé par Erik Orsenna - Grand corps malade
Black sands de Bonobo mais vous pouvez écouter l'intégralité de sa discographie car rien n'est à jeter chez cet artiste. 



Une lecture dans le cadre de ma sélection rentrée littéraire 2017 comprenant également : 

Un funambule sur le sable de Gilles Marchand
Le camp des autres de Thomas Vinau
Pour te perdre un peu moins de Martin Diwo
Système d'Agnès Michaux
Les jouisseurs de Sigolène Vinson
Demain sera tendre de Pauline Perrignon
La ville sans juifs de Hugo Bettauer
Le livre que je ne voulais pas écrire de Erwan Larher
L'invention des corps de Pierre Ducrozet
Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer
Et bien d'autres encore ...

Commentaires

  1. Je n'étais pas encore totalement décidée à lire ce livre, j'hésitais. Mais après un article comme celui-ci je suis totalement convaincu. Merci !

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    1. Avec plaisir, c'est un roman plein de sens qui mérite que l'on se penche dessus.

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  2. Bonjour L'ivresse littéraire,
    Je suis en train de le lire, et j'aime beaucoup, je viens d'arriver à un point de l'histoire où toutes les intrigues se nouent et prennent un tournant décisif, et je tourne les pages avec de plus en plus de fébrilité ! L'alternance des trois récits, dont je craignais qu'il ne suscite une confusion, instaure en fait un rythme et ne perturbe pas du tout la compréhension des histoires, de l'histoire commune qui se tisse. Fable écologique certes, mais il nous amène vraiment à réfléchir à l'avenir de notre société, à tous les dommages collatéraux de notre actuel mode de vie et de consommation. L'année dernière, j'avais adoré Règne animal de Jean-Baptiste del Amo, une fresque retraçant l'évolution d'un élevage porcin, lui aussi sur trois générations, et qui était elle aussi d'une grande puissance, bien qu'un peu moins accessible littérairement parlant (davantage de descriptions, de métaphores)... En tous les cas, je pense que ce sera un coup de cœur pour ma part ! Merci de nous avoir partagé ton avis, et bonnes lectures à toi !

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    1. Bonjour l'Arbre-en-ciel,
      Je suis ravie qu'elle suscite ton intérêt. C'est un thème qui m'est cher également. J'espère que ta fin de lecture continuera à te faire le même effet.
      Je n'ai pas lu del Amo en partie pour la raison que tu évoques, j'ai un peu peur que le côté descriptif et moins simple d'accès soit un peu indigeste pour moi. Je l'avais entendu lors d'une soirée de rentrée littéraire et même si je trouve le thème passionnant, ça m'a un peu bloquée. Peut-être avec le temps.

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  3. Je vois ce livre partout. Comme d'habitude, ta chronique me donne envie de le lire (t'as pas fini de me donner envie de me jeter sur tous les livres que tu lis ?! :p ) Plus sérieusement, c'est un thème important et je suis contente de voir que les livres publiés et mis en avant par les maisons d'édition traitent de plus en plus de la bio-diversite et de sa protection.

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    1. Héhé c'est fait pour ça le partage :)
      Je suis totalement d'accord avec toi. Je trouve dommage par contre qu'il ne soit publié en France que cette année sachant qu'il est paru il me semble en 2015 mais mieux vaut tard que jamais. Espérant qu'il aura l'impact qu'il mérite.

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