Les âmes et les enfants d’abord d’Isabelle Desesquelles : à nos consciences !

Les âmes et les enfants d'abord
Paru aux éditions Belfond en 2016
96 pages

Conquise par le dernier roman d’Isabelle Desesquelles, Je voudrais que la nuit me prenne, je n’avais qu’une seule hâte, découvrir ses autres romans. J’ai poursuivi mon voyage avec ce titre et je peux d’ores et déjà dire que l’auteure a trouvé sa place dans la petite étagère particulière du salon. 


“ Vous n'avez pas d'âge, vous avez le visage de la misère, ni blonde ni brune, ni jeune ni vieille, sans traits, informe, vous n'êtes pas. Vous êtes les misérables, les apatrides, les déchus ; quand ce sera un autre, ce sera encore vous. Combien de déluges sur vos épaules, combien de coups dans le ventre ? Jusqu'à quel point la lutte perdue d'avance, la raison lapidée, une résistance écorchée vive ? Les ténèbres vous mâchent et vous recrachent, pauvre chose. ”

A peine ai-je ouvert Les âmes et les enfants d’abord que je me rappelais cette anecdote que j’avais raconté sur un réseau social bien connu. Cet homme immense que personne ne regardait, ou que tout le monde ignorait. Cet homme immense au français incertain qui s’approchait de moi. Prête à réagir comme tous ces autres. Détourner le regard, m’éloigner. Méfiante. Je n’avais pas de monnaie. J’étais descendue en pause avec rien d’autre qu’une cigarette et mon besoin de calme. Je n’avais pas envie de lui dire « désolé, je n’ai pas de monnaie » avec mon regard de chien battu, plus abattu que lui. Comme si c’était possible. Mais je ne sais pas pourquoi, je ne l’ai pas fait. Je suis restée là. Et il a continué d’approcher. Avec ce corps immense qui me surplombait, cachait le soleil. 
J’ai rangé mon téléphone. Réflexe. À ce moment-là, j’ai eu honte. Des autres mais surtout de moi. 
Je me suis détendue, et nous avons discuté. Maladroitement car je comprenais mal son français. Mais je voyais son visage, son sourire, devenus un soleil. Avant de partir, il a posé sa main sur ma tête. Comme un merci. Sincère. Je l’ai laissé faire moi qui en temps normal aurais reculé. Moi qui n’aime pas être touchée par des inconnus. J’ai pris le temps de graver ce geste et ce sourire, de m’habiller avec. Et ne pas oublier cet instant, qui ne s’est jamais reproduit.

Cet homme immense pourrait être l’homme près de la boulangerie dont parle la narratrice (l’auteure ?) dans ce livre. Il pourrait être aussi Madame, cette femme-chiffon croisée à Venise alors qu'elle entrait avec son fils dans la Basilique Saint-Marc. Cette femme au regard vide, paume tendue vers le ciel. Le visage sur le sol. Pantin désarticulé qui restera gravé dans l’esprit et l’âme de la narratrice. Comme un fantôme qui la visite pour que, désormais, elle prenne conscience de ces centaines de SDF, mendiants, Roms, sans-papiers qu’elle croise chaque jour comme nous à chaque coin de rues alors qu’elle tient fermement la main de son fils. 

“ Quoi que l'on achète, on nous endort avec une garantie, quand d'autres paient à prix d'or un passage sur une embarcation de fortune sans autre garantie qu'un naufrage. Il y a deux sortes d'exilés, les uns cherchent à sauver leur argent, les autres leur peau. Dans un monde Eden Roc, on déplace des oliviers et des palmiers, on leur fait traverser la mer, changer de continent, pour modifier l'horizon autour d'une piscine à débordement. Dans un monde Eden Roc, les arbres peuvent avoir de nouvelles racines, pas les humains. ”

Madame est partout, à chaque saison, sur chaque visage. 
Parfois la narratrice donne une pièce ou met entre les mains de son fils quelques centimes pour lui apprendre. Mais la plupart du temps c'est un simple « bonjour », pour se donner bonne conscience. 
Son fils, qui avance sur le chemin de la vie à hauteur de misère, questionne : pourquoi ils sont pauvres ? Pourquoi ils sont sales ? Pourquoi à lui on ne donne rien ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi... Pirouette cacahuète en guise de réponses. Comme nous tous qui fermons les yeux. Après tout, on ne peut pas sauver tout le monde ! On a ces huîtres à acheter pour Noël. Cette maison à payer. On a bien assez à faire ! On a notre vie qu’il faut… vivre ! Seulement voilà depuis Venise, la narratrice ne vit plus qu’en voyant Madame. Depuis 3 ans. Alors il est peut-être temps d’ouvrir les yeux, et de lui écrire. Même dans sa tête. Les âmes et les enfants d'abord.

Isabelle Desesquelles nous offre une lettre vibrante de ce quotidien installé dans nos quartiers, et nos vies. Avec une sincérité brute, elle retranscrit ce que nous ressentons tous : la peine, la colère de voir ces gens dans la rue mais aussi la colère face à cette misère qui s’impose à nous. Aux enfants qui grandissent avec cette vue-là. Celle des oubliés, des dénigrés, des rejetés. Celle qui fait monter en puissance les extrêmes. Celle qui nous pousse quelque part à l’inhumanité. 
Sans faux-semblants, sans indulgence aucune, avec en filigrane Hugo et Les Misérables ou encore Andersen et La petite fille aux allumettes, elle aborde ces sujets que nous nous gardons bien de soulever : pauvreté, survie, bande organisée, méfiance, honte, rejet, dégoût, consommation à outrance au travers de ces robes qui valent parfois le prix d’une maison. Pas de répit. Pour ces bateaux qui coulent. Ces âmes qui se noient. Et nous qui perdons la nôtre. À croire que seuls les enfants gardent la leur… 

“ Un enfant aujourd'hui qui grandit dans une ville, il fait un pas de côté tous les trente mètres pour ne pas trébucher sur la misère. Comme lui, elle va grandir, et arrivera le moment où elle le dépassera. Mon garçon ne se souviendra pas d'avoir déclaré un jour : « Je pourrais mettre plein de pièces dans un canon et tirer sur les pauvres, comme ça ils seraient très riches. Il y en aura partout, des pauvres riches, parce que mes pièces, elles iraient loin avec le canon. » Les enfants ne devraient pas devenir des adultes, les canons seraient leur parole, pas une machine de guerre. ”

Oui… tout y est dit. Prenons-nous ça dans la gueule ! L'amère vérité. L’électrochoc. Pourtant, il n'est pas question de jugement dans ce court livre. Nul besoin d'ailleurs de juger ou de se faire moralisateur pour éveiller nos consciences. Il suffit de dresser un constat. Réaliste. Cruellement réaliste sur la nature humaine. Et Isabelle Desesquelles le fait avec la puissance de sa plume singulière. Délicate et âpre. Poétique et dure. 
En s’adressant à cette femme-chiffon, elle pousse un cri qui résonne et résonnera encore longtemps pour celui qui osera lire ce livre nécessaire. 

Ce que nos âmes sont belles 
Mais nous les hommes cruels 
Nous leurs coupons les ailes, nous leur tordons le cou 
[…]
Est-ce que les hommes se rappellent
Comme nous sommes sur terre.
Faut-il que l’on soit sourd à ce point 
Pour en oublier d’être humain ? 
- Zazie - 

Commentaires

  1. Je ne connaissais pas le livre, ton article m'a touché énormément, moi aussi je croise une femme sdf tous les jours à laquelle j'achète un pain au chocolat, je sais que ce n'est rien du tout comme acte, j'essaie juste de lui redonner un peu le sourire. Je pense que je le lirai, je vais même l'ajouter à ma wish list.

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    1. J'en croise tellement chaque jour sur le trajet du travail. Et je suis comme la narratrice de ce livre, tellement partagée parfois et en contradiction. On les stigmatise tellement tout le temps... Ce livre est une vraie claque et ça fait un bien fou parfois de s'en prendre une.

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  2. Je pense d'abord lire le tout dernier roman de l'auteur que je n'ai toujours pas pris le temps de découvrir. Mais je note celui-ci pour ensuite !

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    1. Tu verras son tout dernier est sublime ! Par l'écriture, par cette tension qui s'en dégage. J'ai hâte d'avoir ton ressenti. Quant à celui-ci, nécessaire à mon sens, mais tout dépend ce que l'on recherche.

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