Le premier homme du monde de Raphaël Alix : casser les codes de la parentalité

Le premier homme du monde
Paru aux éditions Les Avrils en février 2021
192 pages
 

Si vous cherchez un premier roman drôle, tendre et qui analyse finement la masculinité, la parentalité ou encore le virilisme, alors Le premier homme du monde de Raphaël Alix paru aux Avrils pourrait bien vous plaire.


Observez ces couples danser le tango, leurs gestes, leur sensualité se mêler. Les corps qui ne font plus qu'un dans des mouvements maîtrisés, qui paraissent innés. Observez-les et arrêtez-vous sur ce couple-là, celui qui prend toute la lumière. Ce couple que forme Marcus et Rose le sont au tango comme dans la vie. Une évidence entre eux. Des inséparables.

La grâce de Rose, ses gestes, son mouvement si doux, si noble lorsqu'elle se déplaçait, une madone, une statue antique, en marbre, lisse, brillante, à qui l'on aurait donné vie, et je me fichais pas mal des bouts de tissu criards et mal ficelés qui recouvraient à l'époque sa peau, ou des cheveux rouges coiffés en bataille qui lui tapissaient le crâne, seule comptait la ligne, la pureté du trait que son corps dessinait dans l'espace.

Observez-les et imaginez le désir. Le désir de danse. Le désir des corps. Le désir d'un pas supplémentaire dans leur vie. Le désir d'un enfant. Il est vrai que le désir vient principalement de Rose. Mais Marcus se laisse surprendre lui aussi par cette envie, timide mais présente.

Observez-les. Semaines après semaines, mois après mois se laisser conduire par cette envie. Observez-les bien. Car peu à peu vous les verrez changer. Là, comme chaque semaine mais absents. Absente, Rose l'est de plus en plus. Parce que voilà, le désir ne se comble pas.
Le vide. L'absence. Et ça tiraille le vide, l'absence. Ça devient une obsession. Ça pèse sur le quotidien, sur le couple. Oui, ça tiraille sacrément le vide.
La danse se fait moins fluide. Les pas sont lourds. Lourds de ce qui ne vient pas. L'enfant.

Pourtant un jour, quelque chose change. Une fatigue. Une nausée qui s'immisce et perdure. Quelque chose change. L'ordre du monde change. Ça déraille. Vraiment ?
Toujours est-il que face à tous ces signes, l'évidence semble se dessiner.

Imaginez : une femme à qui, comme à toutes les femmes, on a toujours fait entendre la même petite musique, tu es faite pour ça, il n'y a qu'à voir ton utérus, ton ventre, tes mamelons, la douceur de ta voix et de tes mains, faire pour donner la vie, pour peupler le monde de ta géniture. 
Malgré ce qui l'empêche, malgré les vieux démons, cette femme écoute ladite musique, la ritournelle, l'enivrante prescription, elle se laisse gagner par la mélodie, elle dit : d'accord, peupler le monde de ma géniture, d'accord je suis prête, enfin non, pas tout à fait, mais essayons.
Etre femme, accéder au stade ultime de la féminité, c'est être mère, il n'y a pas d'autre choix, pas de place pour l'échec, [...]
Fille, garçon, chacun est sommé de jouer sa partition. Chacun se plie à son rôle, chacun se voit réduit, cloué à son genre. Voici le canevas, débrouillez-vous comme vous voudrez : un homme, ça se conjuge au verbe avoir, un homme ça a du cran, ça a des couilles, ça a la force, les biceps, le bagout, la voiture. Une femme, ça se conjugue au verbe être, une femme c'est joli, c'est soigné, affectueux, sensible, salope. Et enceinte. 


Sur le bâton, plus de doutes. Ils vont être parents. Enfin parents. Père et mère.
Oui mais voilà, observez-le ce couple. Observez-le vraiment. Et voyez. Ah vous aussi vous remarquez, Rose ne semble pourtant pas enceinte. Vous avez raison. Rose n'est pas enceinte. Et ça la bouleverse d'autant plus. Que ça ne soit pas elle qui porte son enfant. Elle n'ose y croire, Rose, et fuit. Cette ville, cet homme, cette danse. Cette grossesse.

Continuez, observez, observez cet homme qui se retrouve sans celle qu'il aime. Observez-le. Il semble s'arrondir au fil des semaines. Des mois. Si bien qu'on le prend pour fou. Car ce qu'il va vivre, ce qu'il s'apprête à vivre va à l'encontre de toute rationalité. Et pourtant...

Demain dans ton sillage, les hommes seront comme ce guerrier.
Ils seront virils, autant que féminins.
La virilité de demain, dit-elle de plus en plus exaltée, ce ne sera plus uniquement cette vieille masculinité périmée mais plutôt des masculinités multiples, modernes, non assujetties au genre, aux schémas phallocrates et rancis, des masculinités autorisant chaque homme à être ce qu'il voudra, fort, doux, puissant, délicat, guerrier, prenant les femmes, se laissant prendre, se laissant également mener, gagner par les larmes, portant les enfants [...]

Derrière cette histoire dont on pourrait se dire qu'elle est farfelue, Raphaël Alix aborde des sujets de société profonds. Sur le genre, sur le rôle que l'on attribue aux hommes et aux femmes depuis des siècles et des siècles. Il casse ces codes, ces pensées, ces actes. Efface avec beaucoup délicatesse, d'humour mais de sérieux en même temps les frontières entre le masculin et le féminin. Redistribue les cartes de la parentalité. Et en tant que jeune maman, je peux vous assurez que tout cela fait écho.

Un roman qui se lit, se vit comme une danse. Fluide, émouvant et sensuel aussi. Un roman comme une danse qui fait tournoyer l'ordre établi. 
Et derrière cette histoire un peu dingue, un message fort : et si finalement, et si enfin, le sexe cessait de conditionner le rôle de chacun...



Le premier homme du monde de Raphaël Alix paru aux éditions Les Avrils

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