L’arrachée belle de Lou Darsan : s’extraire d’un quotidien figé

 
L'arrachée belle
Paru aux éditions La Contre Allée en août 2020
160 pages

Décidément les éditions de La Contre Allée n’en finissent pas de me surprendre par leurs publications à la fois poétiques, engagées, vivantes et surtout bien différentes que ce que nous pouvons voir dans le paysage littéraire. Et cette fois je vous invite à découvrir ce premier roman, L’arrachée belle de Lou Darsan, qui rencontre déjà un beau succès. Un succès bien mérité. 


“ Ses pensées sont des échelles gravies un barreau après l'autre : au dernier, le mur d'appui s'affaisse, elle bascule. ”


Une femme. Qui étouffe. Dans une vie vide. De corps. De sensations. Un quotidien sans plus de saveurs. Violence de cette prise de conscience.

Une femme. Une course, une fuite, une arrachée. Pas une échappée, non, une avancée, une nécessité de s'extraire de cette vie qui semble peu à peu la ronger. Et cet homme. Cet homme qui la répugne. Une fuite, une course et pourtant cette sensation de lenteur qui nous happe. S'installe en nous. Comme une contemplation de cette fuite. De cette femme qui a tout moment s'arrache du réel pour glisser dans ses obsessions, ses craintes, ses cauchemars.


Le réel vacille et nous lecteur, décontenancé, nous suivons cette femme dans son labyrinthe, sa quête, son brouillard intime. Sans toujours bien comprendre, sans toujours parvenir à saisir, mais on se laisse porter. Engloutir par cette langue onirique, poétique, fascinante. Comme cette femme qui tente, veut, se donner les moyens – certes par la fuite – d'exister par elle-même, pour elle-même, loin de tout ce qui façonnait et dictait son existence jusqu'ici.


“ Elle oublie son prénom, mais elle ne se noie pas. Elle s'arrache à l'eau glacée, elle grelotte, le bleu des lèvres comme celui des yeux. À quatre pattes sur le limon, et le corps hors de contrôle. Elle se lève et chancelle. Tombe. Se relève, s'appuie sur la paroi. Les dents qui s'entrechoquent, un nouveau rythme, un son auquel s'accrocher pour tenir debout. À grand gifles, elle se frappe les bras, le sternum, le ventre, les fesses, les cuisses. Elle frappe le sol avec les pieds. Elle foule le limon, elle rebondit, les paupières closes, elle écoute ses dents, son torse est une transe désordonnée, elle ne sait plus où sont ses jambes, elle se cogne, son bassin est un pendule. Elle est articulation & cœur & peau & sang. Elle est femme-qui-danse-sous-la-montagne. ”


L'éveil des sens dans une nuit et une aube sauvage. Dans une expédition rocailleuse et sombre. Trouver le souffle. De routes en routes, de rencontres furtives en nuits aux aguets – animales. Naître l'arrachée belle. Vivre nomade. Et tenter d'être celle. Différente de celles qu'elle a laissées là-bas. Différente de ces "elles" passées. Être, elle. Ailleurs et intérieurement. Libre. 


C'est fort, c'est surprenant, c'est un premier roman impressionnant de beauté qui se décuple lorsqu'on le lit à haute voix. C'est paru dans la superbe maison d'édition La contre allée dont le leitmotiv est cette phrase de Bashung « délaissant les grands axes, j'ai pris la contre allée ». Finalement comme cette Arrachée belle de Lou Darsan.


“ Elle a conduit, dansé, marché, rejoint l'océan. Il lui faudrait aller plus loin, marcher à en oublier ses pieds, à en transformer ses jambes en tiges de bois sèches et noueuses, à en affiner son ombre ; il lui faudrait nager encore, dans une eau froide, vers le large, dépasser l'écume mousseuse et la barre des vagues, se déchirer les bras et le coeur dans l'océan, nager jusqu'aux limites du monde et aux gueules sanglantes des monstres marins qui les gardent ; il lui faudrait un effort lent et soutenu pendant plusieurs années, un effort qui anéantirait les sensations sur sa peau, qui transformerait les caresses du vent en coupures et petites douleurs ; pour enfin comprendre, puis pardonner, puis oublier les mues qu'elle a laissées derrière elle. [...] Le pardon l'effraie peut-être plus que l'oubli : il est à la fois le creux qui la ronge et le poids qui lui pèse. ”


L'arrachée belle de Lou Darsan - La Contre Allée, août 2020 

Commentaires

  1. Il est proposé dans la prochaine Masse Critique de Babelio, je vais tenter ma chance!

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  2. C'est un des romans que j'avais repéré... j'ai du flair :) Et il m'a été refusé à Masse Critique :(

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    1. A mettre sur la liste pour un futur cadeau ? Ou alors pour un futur achat en librairie :)

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