Tout n’est pas si fragile d’Alice Sirera : du blizzard aux hautes lumières

Tout n'est pas si fragile
Paru en janvier 2020 - éditions Sable Polaire
264 pages

J’ai découvert les éditions Sable Polaire l’an dernier avec le sublime Mon coeur vient de désert d’Atacama. En cette rentrée voilà que paraît un roman d’un tout autre style, un premier roman, celui d’Alice Sirera sur les fragilités d’une génération. Si vous avez envie de sortir de ce qu’on a l’habitude de voir ou lire partout, notez ce titre et passez vous le procurer en librairie. 


“ Bienvenue dans le supermarché des rencontres et de la consommation de « l'autre ». Bienvenue dans la morgue de l'amour. Pour ceux qui y survivent, restent les cadavres. Ou les morts-vivants. Bienvenue dans cette société dans laquelle nous œuvrons tous pour la désacralisation des sentiments. Bienvenue dans l'enfer des trentenaires, génération dirigée par la peur, l'angoisse, dans un désenchantement virtuel et schizophrénique. ”

Ils sont quatre à prendre la parole. Quatre trentenaires parisiens et bordelais. Il y a Inès la fragile qui recherche l’Amour à tout prix. Attend celui qui fera battre son cœur plus fort. Qui le voit en chaque homme rencontré. Surtout Pierre, Pierre qui ne sait pas bien se fixer, qui "s'emballe dès qu'il rencontre une fille, puis se déballe en un temps record". Tous deux ont peur. De l’engagement ou de la solitude. Il faut dire qu’Inès a grandi avec des parents séparés et un père qui refuse la vie commune. Quel modèle suivre lorsque l’on n’en a pas ? Et ce ne sont pas vraiment Léa, qui pourrait être reconnue comme « fan incontournable » de l’application Tinder - faire l’amour comme on s’essuie - et Julie, qui ne voit pas l’intérêt de perdre son temps dans une relation, qui vont l’aider.
Julie, au chômage depuis deux mois, tourne aux somnifères et à l’alcool pour dormir. Ancienne directrice de programme immobilier, Julie a de l’ambition et des parents oppressants. Parfois, elle couche avec Antoine, pour faire passer le temps quand Léa et Inès ne sont pas disponibles. Antoine, consultant sur le marché de la finance. Infidèle sur le marché des sentiments. Antoine, qui a pourtant tout pour être heureux. Mais c’est plus fort que lui, quand il ne voit pas Lucille - officielle petite amie - il contacte Julie dixit « Julien ». Il trompe mais qui trompe-t-il vraiment ? Lucille, Julie ou lui-même ?
Julie n’attend rien de lui, elle ne se fixe qu’un seul objectif : retrouver un boulot à la hauteur de ses attentes. Retrouver son niveau de vie bourgeois. Ce qu’elle n’avait pas prévu c’est Marjorie. Et son regard qui la perfore de part en part.
Et puis il y a Laura, l’amie d’enfance d’Antoine, restée à Bordeaux. Laura, la plus stable dans ces portraits de trentenaires. En couple depuis dix ans avec Jean. Une vie bien rangée, pour ne pas dire « plan-plan » car à y regarder de plus près, ce n'est pas vraiment l’extase : une vie qui oscille entre les soirées foot-apporte-nous-les-bières et les déjeuners chez des parents qui ne se supportent plus. Et si voir le couple de ses parents voler en éclats lui faisait prendre conscience de la routine qui éteint ?

Julie, Inès, Antoine et Laura, tous en quête de vibrations. De sens. D’existence. Shootés à l’instantané, l’impatience, la surconsommation et l’individualisme. Julie, Inès, Antoine et Laura, génération aux rêves trop grands ‒ le beurre et l’argent du beurre ‒ devront parfois apprendre la résiliation. Julie, Inès, Antoine et Laura, si pénibles et pourtant si attachants. 

“ J'ai la tête en chantier. Le cœur en chantier. Je suis comme de la paille. Je brûle. Je suis poreuse et je m'ennuie vite. J'ai besoin d'intensité, de vibrations, de bruit. Je ne sais pas pourquoi. Et j'ai souvent mal. Alors, j'envie ces gens qui vivent au premier degré. Dans la première réalité. Sans aspiration particulière. Ils vivent, pour vivre. Ils ne se posent pas de questions, sur le pourquoi du comment. Ils se préoccupent des petites questions du quotidien. Des petites histoires. Prosaïques et triviales. Tout ça dans une petite vie. Equilibrée, sans encombres. Simple. Chaque problème a une solution. Comment faites-vous ? Parfois, j'ai l'impression que vous êtes morts. J'ai l'impression que nous sommes des morts-vivants. Et moi, j'ai l'impression de vivre pour me faire mal. Je ne sais pas ce que je recherche. Quelqu'un pour me soigner ? Pour m'accompagner ? Pour sombrer ? Je sais juste que j'ai mal au cœur. ”

J’ai refermé (à contre cœur et dont la dernière page est juste parfaite) ce livre avec la sensation d’avoir fait le tour d’une génération. La mienne. Les millennials. Génération Y. Moi, toi, eux. Génération un peu bancale. Génération qui consomme et cultive. Les ambitions, les contradictions. Les névroses, les nuits fauves. Génération mélancolique. Qui se questionne sur les pourquoi, les comment, tiraillée par une éducation bourgeoise ou post 68 et une liberté recherchée. Par des codes qu’elle voudrait casser, des fractures qu’elle voudrait réduire. En recherche de soi. Pour s’accomplir pleinement et dégager le blizzard.

Alice Sirera nous offre une fresque sociologique pleine de modernité et profondément humaine. Un premier roman drôle, percutant, rageant parfois. Alors qu’on pourrait penser au premier abord qu’elle caricature ces trentenaires, on se prend en pleine gueule des punchlines de vérités. Situations vécues ou observées. Alice Sirera dissèque, dépeint tous ces portraits avec vivacité et franchise. Des portraits qui nous ressemble, qui nous rassemble. Et qui représente peut-être, sûrement même, bien plus que cette génération.

Commentaires

  1. De la même génération, ça me plairait de lire ce qui est dit de nous.

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