Sauf que c’étaient des enfants de Gabrielle Tuloup : briser le silence

Sauf que c'étaient des enfants
Paru en janvier 2020 aux éditions Philippe Rey
176 pages

Longtemps j'ai tourné autour de La nuit introuvable, premier roman de Gabrielle Tuloup, sans jamais franchir le pas, sans jamais vraiment savoir pourquoi non plus alors me rattraper avec Sauf que c'étaient des enfants, aussi différent soit-il, a été un bon premier pas...


“ L'enfance a une date de péremption, pas la même que celle indiquée sur les paquets. Elle pensait qu'elle avait le temps de voir venir. On ne voit jamais rien venir. ”

Certains matins ressemblent à des cauchemars. Certains matins vous clouent au mur. Vous laissent sans voix. Abasourdis. 
C’est ce qui se passe le matin du mardi 27 janvier 2015 dans le collège André-Breton de Stains. Lusnel, le proviseur, laisse pénétrer dans son bureau une jeune fille accompagnée par la Capitaine Marnin. 
Fatima pointe sans ciller les visages. Ses bourreaux. Ceux qui ont abusé d’elle. Violée. Là, dans la cité voisine. Fatima a quatorze ans. Et son corps lui a été volé. Saccagé. Huit garçons sont suspectés. Fatima a eu le courage. De porter plainte. Dénoncer. Dire malgré les menaces. Les crachats, les insultes. Droite, sans ciller, sans vaciller.
Quelques jours plus tard, ils seront interpellés. Dans ce même collège. Des élèves plus ou moins agités. Plus ou moins travailleurs. Leur interpellation va bousculer tout un quotidien. Celui de ce proviseur. Celui de ces enseignants ou surveillants qui chaque jour côtoient ces enfants. Des mômes, des gosses, et aucun adulte pour se douter de leur animalité. 
Et dans ce gigantesque bouleversement, il y a les mots qui fusent. Le regard des autres. Enfants. Adultes. Les mots de trop. Les mots qui jugent. Les mots électrochocs. Ceux qu’Emma, professeure de français, va se prendre de plein fouet et la faire vriller. 

En quoi ces mots peuvent-ils l’anéantir autant ? Quel rapport entre la jeune Fatima et elle ? A-t-elle seulement le droit de réagir ainsi, se sentir victime ? La violence est-elle la même ? A-t-elle un degré ? À partir de quand est-on victime ? Quelle est la frontière ? Y en a-t-il seulement une ? 
Les questions fusent et pour avoir les réponses, il faut avancer, pas à pas sur le long chemin que parcourt Emma pour tenter de comprendre et de se réparer. 

“ Au fond de mon œil, la mélancolie s'est alors logée, comme une gravure. J'ai laissé des hommes m'aimer et ne plus m'aimer. Les contrastes me mordaient à l'acide. Un jour, j'ai décidé que c'en était fini des hommes mouvants. ”

On ne compte plus les articles qui sortent depuis des mois sur les abus sexuels. On ne compte plus non plus le nombre « d’autofiction » ou de biographies édités depuis un an sur ce sujet on ne peut plus important et délicat. Mais ici et c’est la grande différence et réussite aussi de ce roman, vous n’y trouverez aucun nom célèbre (même s'il est important aussi de dénoncer ces hommes-là). Gabrielle Tuloup nous offre une vraie fiction pour aborder, dans une construction qui nous tient en haleine jusqu’au bout, le consentement, le silence et son poids. L’inconscient qui fait éclater une réalité ignorée ou que l’on a refusé de voir. Ce qu’une situation aussi éloignée le croit-on réveille comme sentiment, comme colère tue. En lisant ces pages, m’est revenu en mémoire ce film Les chatouilles, dont le visionnage m’avait littéralement bouleversée pour des raisons refoulées. C’est aussi sur cette prise de conscience que l’auteure joue. Sans jamais tomber dans un jugement douteux. Elle s’applique plutôt à explorer les sentiments intimes, les sentiments des gens qui n’ont pas la possibilité, la force de s’exprimer. Des gens comme ceux que l’on pourrait croiser chaque jour dans la rue. Inconnus. 

Gabrielle Tuloup avec beaucoup d’humanité et d’habilité questionne sur ce « deux poids, deux mesures » encore bien trop souvent présent dans les esprits, les regards, les bouches, la justice. Et inévitablement, Gabrielle Tuloup vous percute.


Et maintenant, je m'en vais me procurer La nuit introuvable

Commentaires

  1. Je n'avais pas pensé au rapprochement avec ce film, mais moi aussi il m'avait bouleversée. Ce roman comme ce film sont très maîtrisés.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh oui je trouve qu'ils se répondent ou en tout cas qu'ils englobent à eux deux toutes les facettes de ce sujet on ne peut plus important.

      Supprimer
  2. Alors celui-là, c'est celui que j'achèterai sans hésiter !
    Tout me parle.
    Nicole m'avait séduite avec ses billets sur celui-ci et sur le précédent de l'autrice. J'ai la conviction qu'il me plaira, même plus.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il va forcément te percuter aussi. Je pense qu'on ne peut pas y rester insensible

      Supprimer
  3. Voilà. Maintenant, tu sais de quoi et de qui je parle ;-)

    RépondreSupprimer
  4. j'hésite encore… Le film Les Chatouilles est effectivement magnifique et j'ai vu - avant - la pièce du même nom, absolument bouleversante et renversante…

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Déjà le film j'ai terriblement pleuré alors la pièce, je pense que c'aurait été pire. En ce qui concerne le livre, prend ton temps. Tu verras si d'ici quelques temps l'idée de le lire te trotte encore dans la tête.

      Supprimer

Publier un commentaire

Articles les plus consultés