[Autour des livres] Vos ivresses littéraires - Antoine du blog 130 Livres


Chaque mois, vous retrouvez les ivresses littéraires d'une blogueuse ou d'un blogueur (mais pas que) qui vous parlera de ces livres qui l'ont particulièrement marqué(e). De quoi vous donner envie je l'espère de découvrir de nouveaux titres.

Déjà cinq rendez-vous et de nombreux autres prévus pour 2020. Mais en attendant, avant de clôturer définitivement 2019, je laisse Antoine (oui encore un !) du blog 130 livres vous enivrer de ces livres qui l'ont marqué. Antoine, c'est une rencontre récente, un mec qui se cache derrière une carapace mais qui est profondément attachant. Un mec rock'n'roll. Côté lecture, il est presque à l'exact opposé de ce vers quoi je m'oriente mais plus d'une fois il me titille avec ces avis percutants, finement analysé et punchy. Mais... je vous laisse découvrir par vous-même.


⬥ Si tu devais choisir un livre trop peu mis en avant (récent ou non) ?

Tous les hommes du roi, de Robert Penn Warren. Il est à la fois ancien, car publié en 1946, et récent si l’on considère sa parfaite réédition chez Monsieur Toussaint Louverture. Son auteur fait partie des géants de la littérature américaine étrangement méconnus en France. Le roman narre l’ascension et la chute de Willie Stark, démagogue américain du Sud profond inspiré d’un personnage réel. Assez exigeant, il est d’une profondeur folle, à la fois historique, politique, lyrique et philosophique, mais ne sacrifie jamais son identité romanesque : histoire et personnages travaillent le lecteur tout au long des 640 pages. Aucun bouquin n’a autant secoué mes conceptions du bien et du mal. Et la langue est superbe. De quoi relativiser l’envergure de pas mal de classiques, américains ou de chez nous.


⬥ Un livre sur la masculinité ?

Portnoy et son complexe, de Philip Roth. La libido des garçons, c’est délirant, envahissant et hilarant. C’est aussi un drame absolu. Pas un livre que je connaisse ne le dit mieux que Portnoy et son complexe. Ajoutez à ça l’épineux rapport à la mère et à la tradition familiale – ici, la judaité –, et la course à handicap qu’est le passage de l’homme à l’âge adulte se trouve parfaitement dépeinte. Roth parvient à faire d’un Juif newyorkais, pétri à son corps défendant de culture d’Europe de l’Est, une figure universelle de mâle en fleur, la chrysalide déchirée pendant toujours sur ses chevilles. Un bouquin essentiel pour les mecs, et, de fait, indispensable pour les nanas.


⬥ Le livre pour lui faire une déclaration ?

Des femmes qui tombent, de Pierre Desproges. Si elle ne rigole pas dès l’incipit (« Adeline Serpillon appartenait à cette écrasante majorité des mortes qu’on assassine pratiquement jamais »), c’est mort. Blague à part, il s’agit du seul roman de Desproges, une pépite bourrée d’esprit et un sacré hommage à la langue française. Derrière l’humour souverain, il y a tout le grand Pierre, là-dedans, son irrévérence, son raffinement, son indépendance, sa gourmandise, ses révoltes et ses angoisses. Il est important d’être aimé d’une femme qui pourrait aimer ce type-là ; autant le vérifier. Et puis il a le bon goût d’être décédé, ce qui limitera la jalousie, le cas échéant.


⬥ Un livre à transmettre de génération en génération ?

Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar. C’est déjà un livre admirablement écrit, dont la transmission ne saurait faire de mal, que l’on considère ou non que notre langue parte en torche. Mais il s’agit surtout d’un concentré de sagesse que tout gouvernant devrait relire chaque année. Ces Mémoires disent des choses fondamentales sur la prééminence de la vision, les passions du peuple, les dangers de l’immobilisme, l’ambivalence de l’autorité et la force du compromis. Ils rappellent aussi combien l’art doit contribuer à faire du souverain un personnage équilibré, condition de sa lucidité. Ils recèlent enfin des trésors de philosophie personnelle que tout lecteur peut faire siens, sur l’amour et la vieillesse en particulier. Le risque étant bien sûr de comparer Hadrien aux grands de ce monde que l’on a connus : la barre est placée haut.


⬥ Le livre qui te hante encore aujourd'hui ?

La route, de Cormac McCarthy. Je n’ai pas pu toucher un autre bouquin dans les six mois suivant sa lecture. La route est une épure, qui traduit une science infinie de l’écriture. Ses enjeux sont bien sûr considérables, puisque la civilisation s’est arrêtée et que ce père fait tout pour que survive son enfant. Et qu’il sache que l’humanité en vaut la peine, malgré l’abondance des preuves du contraire. McCarthy part pour cela du quotidien le plus trivial, des besoins essentiels auxquels subvenir, de la monotonie lancinante de la perpétuation. On sent l’importance infinie du moindre geste accompli, et l’on se retrouve bouleversé comme jamais par un simple passage où le père lave son fils avec de la neige fraîche. N’étant pas concerné, j’ai ressenti, le temps d’un livre, ce que signifiait vraiment la paternité : quelque chose d’insensé. C’est le pouvoir sidérant des plus grandes œuvres.


⬥ Si tu devais choisir ton propre critère/ta propre question qui ne figure pas dans cette liste, lequel/laquelle serait-elle et pour quel livre ?

Un livre au style parfait ?
Pays perdu, de Pierre Jourde. Aux confins du roman et du récit, c’est un hommage de l’auteur au village du Cantal profond dont vient son père, et à ceux qui l’habitent toujours, dont il fait des figures mythologiques et intemporelles. Le style de Pierre Jourde s’avère d’une précision et d’une maîtrise qui confinent à la sophistication, tout en reflétant en permanence le caractère brut et essentiel de ce qu’il traite. Je ne sais pas quel genre de travail rend une telle grâce possible, j’ai juste constaté, mâchoire pendante, qu’elle existait.

« C’est un des lieux du monde qui m’est le plus familier, c’est un de ceux, aussi, que je préfère.
Les dalles qui mènent à cette entrée sont généralement bien conchiées. L’étable est disposée tout en longueur, mais pas dans le prolongement de l’entrée. Elle s’enfonce vers la droite. Elle est aussi dépourvue de fenêtre. Qui entre lorsque les lieux sont vides d’animaux n’y voit d’abord que du noir. L’odeur assaille d’autant plus violemment, fumet acide et rongeant, qui empoigne, qui révolte, qui bouleverse l’âme. Juste à droite de l’entrée stagne le marigot de merde et d’urine dans lequel, tout enfant, je suis tombé, vêtu d’un impeccable tablier blanc. Les stalles des vaches sont disposées de part et d’autre, dans la longueur. Les bouses tombent dans une rase qu’on nettoie régulièrement. Y tombent aussi, lors des naissances de bêtes, les eaux et les poches placentaires, amas roses veinés de rouge que les chiens dévorent.

Il nous est arrivé d’aider à l’accouchement d’une bête, d’attacher à une corde les deux pieds du veau qui ne veut pas sortir, de tirer tout en pataugeant dans le purin ; surgit d’un coup, dans un jaillissement de déjections, une masse brune, glaireuse, repliée comme une larve d’insecte géant. »

Sans déconner.


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Commentaires

  1. Mais ses recommandations sont top^!
    Un jour je redonnerai sa chance à Yourcenar que j'ai détestée avec son Oeuvre au noir (mauvais souvenir des études)
    Et puis en 2020, je me suis promis d'enfin découvrir Philippe Roth!

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