À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk : le cœur-réacteur

A crier dans les ruines
Paru aux éditions Aux Forges de Vulcain en août 2019
254 pages

Depuis sa sortie j'attendais le moment propice pour ouvrir À crier dans les ruines. Est-ce lorsque le cœur est en ruines que le moment est meilleur ? Je ne saurais le dire mais c'est à ce moment là qu'il m'a appelée à lui. Irrémédiablement attirée. Comme Léna, cette enfant-femme fragile et forte à la fois, le sera sans cesse par sa terre natale.


Léna, née à Pripiat. Pripiat désormais terre de ruines. Abandonnée de tous ou presque. Après le 26 avril 1986. Après l'explosion. Après la pluie noire. Larmes de suie qui tuent. S’imprègnent dans la terre, dans la chair, les veines. Lambeaux de corps.
Léna qui aura tout juste le temps d'embrasser Ivan, son âme-frère, en guise d'au revoir. Léna et Ivan, deux enfants de treize ans et un amour naissant. Évident. Au goût d'inachevé.

“ Dans la forêt, la nature souffre. Elle économise ses souffles : elle amasse ses dernières forces pour se battre contre la bêtise humaine. Les particules malignes, torrent de boue invisible à l’œil nu, se déversent. Les radiations sont là, elles ont la force d'une armée de l'ombre insidieuse : aucun radar militaire ne peut les détecter.
Elles recouvrent les arbres, les fleurs et les routes. Elles momifient la nature et l'ankylosent. Sous leur joug, la nature devient impotente. Elle ne sera bientôt plus qu'un squelette vide de ses viscères. Elle chancelle, elle voudrait trouver un refuge, mais chaque parcelle de vie s'ensevelit irrémédiablement sous une Parque qui coupe ses vaisseaux de sève un à un. Son agonie commence. ”

Tandis qu'Ivan reste sur ces terres sacrifiées par la main de l'Homme, Léna quitte l'Ukraine avec ses parents et Zenka, sa grand-mère. Son pilier. Zenka, pierre angulaire dans la vie de Léna.
Direction la Normandie. Une fois sur place, Léna apprendra que le voyage est sans retour. Quand à des milliers de kilomètres, Ivan attend, espère son retour. Bien sûr qu'elle reviendra. Surtout après la chute du mur. Mais les années passent et Ivan ne voit guère plus venir qu'une ombre de Léna. Dans ses rêves. 
Léna broyée par le silence familiale. Léna en colère. Habitée par des fantômes dont elle ne comprend pas l'origine. Léna qui trouve refuge près des embruns marins. Ou dans les livres. Dans les mythes. Dont beaucoup lui rappellent son enfance. Les contes ukrainiens, Ivan. Cette vie-là, passée, qui devient une chape de plomb pour avancer. 
Léna qui étudiante tente de se construire, aime un temps, vraiment ? Son âme profondément enraciné là-bas, irradiée de cette Histoire là, peut-elle se laisser aller à l'amour ?

Vingt ans passeront avant que Léna comprenne et accepte les signes. Vingt ans passeront avant que le deuil ne la pousse à repartir, chemin inverse, vers cette terre martyre de l'Homme. Se peut-il qu'Ivan y soit encore ? Se peut-il seulement qu'il soit en vie malgré les propos de son père ?

“ Mais, souvent, les batailles tournent mal, les hommes meurent par milliers. Le cœur des femmes restées à l’arrière se déchire. Elles se lamentent sur leurs disparus. De leurs larmes tombées au sol, naît cette fleur : le coquelicot possède la force du cosaque, mais il suffit de le cueillir pour voir se faner ses pétales, comme ces visages chiffonnés d’avoir trop pleuré. ”

Ensorcelée par ces pages-là. Ces pages qui se répondent. Qu'il faut connecter entre elle. Comme le sont ces personnages. Connectés par le sang, l'hérédité, le cœur, le ventre. Cette zone centrale. Les passations muettes. Ces ponts, ces poids, ces fantômes qui nous habitent et nous hantent, de femmes en femmes.

Ensorcelée par ces chants sacrés. Venus d'un autre temps, d'une autre terre se mêlant au cri animal. Cri animal dans la nuit, dans les ruines. Celui des femmes et des hommes effrayés comme l'ont été les animaux. Celui des femmes et des hommes résignés. Celui des femmes et des hommes guerriers. Face à la catastrophe. Guerriers face aux radiations. Guerriers comme la nature a su l'être. Nature reine. Faut-il alors une telle catastrophe pour qu'elle puisse s'étendre et vivre ? C'est ce cri-là aussi qu'Alexandra pousse dans ce livre. Ce cri de colère et d'incompréhension, ce cri de résistance.
Ce cri de loup, de louve pour une terre qui porte le poids des origines, des racines et de la folie des Hommes. 
Ce cri d'amour. Pas d'une femme à un homme, non cela n'est à mon sens qu'un prétexte. À crier dans les ruines est tellement plus que cela. Il est un cri d'amour à une terre, la sienne. Une terre dans sa globalité, comprenez par là les origines, la famille, le végétal et l'animal. Une terre. En ruines. Qui reprend vie.

“ [...] question de poids, d'angoisse, de secrets indicibles, de vies brisées par cette fatalité familiale. Les nouvelles générations pouvaient sans le savoir porter en elles des traumatismes passés.[...]Romps cette fatalité qui est la nôtre, celle qu'on se crée à force d'y croire. Deviens la femme libre que tu as toujours été. Écoute-toi. L'exil n'est pas irrévocable. ”

Ensorcelée par ces pages-là qui disent l'exil, la recherche de soi, les colères sourdes et muettes. Les cicatrices invisibles. 
Ensorcelée par cette capacité à faire jaillir la lumière dans un ciel devenu nuit. Procurant résilience et apaisement.
Ensorcelée par cette sensibilité cachée (ou pas) derrière les mythes et les légendes. Cette sensibilité commune aux arbres, aux fleurs, au sol. Cette sensibilité solaire qui caractérise l'auteure qui est derrière ces pages. À crier dans les ruines.



Autour de Tchernobyl

Une lecture à compléter par : 
- La mini série Tchernobyl 
- La supplication de Svetlana Aleksievitch 
- Le reportage Tchernobyl, 30 ans après la catastrophe.


À crier dans les ruines d'Alexandra Koszelyk
Paru Aux Forges de Vulcain

Commentaires

  1. Je le lirai c'est certain! J'espère être autant touchée que toi.

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    1. Je te le souhaite. Derrière se cache tout un monde. Et une femme.

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