La bouche pleine de terre suivi de La mort de M. Golouja de Branimir Šćepanović : l’homme est un loup pour l’homme

La bouche pleine de terre
Paru aux éditions Tusitala en novembre 2018
136 pages (traduit du serbe par Jean Descat)

À chaque passage en librairie, je m’arrêtais devant cette couverture jaune, l’oeil attiré par ce soleil semblant brûlant et par ce titre énigmatique La bouche pleine de terre. À chaque passage en librairie, je l’ouvrais au hasard et y grappiller quelques phrases. Jusqu’au jour où, je suis enfin repartie avec bien déterminée à voir ce que cachait cette couverture et ces quelques phrases volées. 


Pourtant, ne vous fiez pas au soleil jaune sur la couverture. Ça ne brille pas tellement dans ce livre à part par la langue et l'intensité. Mais l'histoire quant à elle est bien sombre, tendue, presque dès les premiers pages.

“ il avait eu raison de céder au désir de s'enfuir dans la nuit, le plus loin possible des hommes et de tout ce qui aurait pu, ne fût-ce qu'un instant, le pousser à chercher aide ou consolation. Il voulait fuir au hasard, s'éloigner du monde jusqu'à ce qu'il fût tout à fait certain d'en être tout à fait détaché. Mais il ne cédait ni à la haine ni à l'envie. Il voulait seulement s'épargner toutes les humiliations auxquelles il se serait autrement exposé, soit qu'il réclamât, soit qu'il fût contraint d'en accepter. À mesure qu'il s'enfonçait dans la nuit, poussé par le désir d'aller mourir, comme une bête à l'agonie, en quelque endroit silencieux et désert, il s'efforçait de s'habituer peu à peu à une pensée secrète qui, tout d'abord, lui avait fait peur et honte : ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de trouver le courage de se donner lui-même la mort. ”

Assis dans le compartiment du train n°96, un homme s’en va rejoindre sa terre natale, le Monténégro. Au milieu de ses passagers, notre homme solitaire et déjà semblant être torturé par quelque chose, refuse de se mélanger aux autres. Il renifle les odeurs de ce lieu étroit, presque étouffant. Parfums, nourriture, charbon, Hommes, tout l’écœure. Si bien qu’il décide de descendre avant sa destination. Petite gare au milieu de rien. Il marche, sent, ressent la nature, la forêt à deux pas de lui, la terre humide, les arbres majestueux qui se dressent devant lui. C’est un beau lieu pour mourir, pendu à la branche solide d’un chêne. Car oui, c’est bien son projet à notre homme, mourir. Choisir sa mort plutôt que laisser la maladie décider. C’est un beau lieu pour mourir, loin de la pitié des siens. 

Soudain, il s’arrête, l’œil attiré par deux hommes qui ont installé leur campement en pleine nature. Deux chasseurs qui viennent chaque année passer leur été loin du monde. Chacun d’entre eux s’observent jusqu’au moment où... l’homme seul se met à courir, à fuir sans raison apparente. Ces deux chasseurs bien étonnés se lancent à sa poursuite. Non pour s’en prendre à lui mais pour le rassurer, il n’a rien à craindre. Vraiment ?
La course se transforme peu à peu sous nos yeux en une chasse à l’homme où l’apparente bienveillance se mue en une haine absurde. Où bientôt d’autres hommes viendront se greffer à cette battue. Où nous lecteur sommes à bout de souffle, perdus entre ces arbres immenses, ces herbes hautes et ces ronces tranchantes. Perdus dans nos propres pensées où doute et incompréhension s’emmêlent. Au rythme des pas, des haltes, des pensées qui tourbillonnent dans l’esprit de ces hommes dont les voix se croisent selon que les personnages soient le fuyant ou les poursuivants, le il et le nous, on cherche les raisons. Y’en a-t-il seulement une ?

“ qui qu'il fût, cet homme nous devait certaines explication. Nous sommes des gens honnêtes et paisibles, aussi disposées à venir en aide aux déshérités qu'à laisser tranquilles les gens heureux, mais nous n'aimons pas que l'on vienne nous insulter ou se payer notre tête. Or, en fuyant sans raison, cet homme nous avait donné à entendre que notre seule vue lui faisait peur, comme si nous eussions été des monstres ou des épouvantails, ce qui est déjà difficile à pardonner ; ensuite, en s'arrêtant pour nous attendre et en urinant sous nos yeux, il avait trouvé le moyen de nous humilier ; et maintenant, caché dans le fourré, il ne manquait pas de gausser de nous avec la plus grande malveillance. En proie à une impatience presque fébrile, nous attendions que le flair aiguisé du berger nous conduisît sur sa trace, pour lui montrer sans la moindre ambiguïté à quel jeu dangereux il venait de jouer. ”

Il y a donc des livres comme ça, étranges, dérangeants qui vous laissent un goût âpre dans la bouche, un goût de terre. Des romans à la fois si sombres, si intenses et si beaux. Des romans qui s’emparent de l'animalité, de la sauvagerie de l'Homme avec force. Des romans dont vous n'êtes pas sûr d'avoir bien tout saisi tant ils vous déstabilisent. Vous épouvantent aussi d'une certaine manière. Il y a donc des romans comme La bouche pleine de terre qui vous poussent à sonder les frontière entre le réel et l’imaginaire. 

Dans ce texte dont j’ignorais qu’il s’agissait d’une réédition de 1975, Branimir Šćepanović démontre que l'homme est un loup pour l'homme mais peut-être pire encore, à travers ce deuxième texte La mort de M. Golouja, que l'homme peut devenir prédateur de lui-même, devenir sa propre proie. Un texte qui complète ce premier, montrant l'absurdité de son propre simulacre par l’histoire d’un homme venu s’échouer dans un petit bourg et qui pour couper court à toute discussion avec les habitants évoque son projet de suicide. Un court texte presque théâtral, peut-être moins ambigu que la premier mais certainement plus grotesque et sarcastique et surtout... tout aussi perturbant.

Et si je dois admettre que ce livre aux allures d’allégories me laisse une étrange sensation au vu de sa noirceur, je dois aussi admettre que j’ai été fascinée par la prose de Branimir Šćepanović qui jongle à merveille entre le réel et l’imaginaire, brouillant la frontière de ces deux états, pour nous amener subtilement à nous interroger sur la réalité, le songe, la peur, les interprétations, les contradictions ; sur l'individu et le groupe, les rapports corrompus. Et surtout, sur l'existence elle-même : à quoi tient-elle ?



La bouche pleine de terre de Branimir Šćepanović - Editions Tusitala, collection insomnies. Traduit du serbe par Jean Descat. 

Commentaires

  1. J'aime le nom de la collection :-) C'est une maison d'édition que je ne connaissais pas.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ils ont publié un texte en cette rentrée qui rencontre un beau succès : «Francis Rissin» mais pas lu.

      Supprimer
  2. C'est très intrigant, ce que tu dis de ce roman...
    Et tu as bien fait de finir par céder à ton attirance. Mais comment aurait-il pu en être autrement ? Je connais ce phénomène, et quand un livre nous attire, nous intrigue au point de nous rappeler toujours à lui et de nous obséder, il n'y a pas d'autre issue que celle de le lire...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Héhé j'aime bien quand je parviens à t'intriguer :-)
      Je te rejoins totalement, il faut toujours céder à la tentation grandissante quand il est question de littérature.

      Supprimer

Publier un commentaire

Articles les plus consultés