La saison des ouragans de Fernanda Melchor : dans les ténèbres du Mexique

La saison des ouragans
Paru aux éditions Grasset en mars 2019
288 pages - Magnifiquement traduit par Laura Alcoba

Il y a des livres que l'on ouvre avec appréhension, hésitant entre « c'est trop éloigné de ce que je lis » et une confiance totale en son éditeur. Et puis on voit passer un premier avis, celui de Virginie avec qui nous avons des sensibilités communes. Elle a aimé. Ça peut peut-être le faire, mais quand même une histoire de sorcière, c'est pas gagné... C'est donc un peu à reculons que j'ai ouvert La saison des ouragans. Et depuis, il me hante. 


Un corps flotte dans le canal d'irrigation de La Matosa. Un corps en partie en décomposition. Rongé par les insectes. Un meurtre. Violent.  Un corps flotte. Celui de la Sorcière. À peine reconnaissable. Et des ombres planent.
Petit à petit on remonte le fil de l'histoire. On rencontre Yesenia surnommée Le Lézard, qui tient le foyer de sa grand-mère, élève les sœurs et tente de chasser Luismi, le cousin, qui a toutes les faveurs de la grand-mère. Luismi le bon à rien. Drogué, alcoolisé. Fainéant. Luismi qui se rend chez la Sorcière. Luismi, attiré par les hommes mais qui a épousé Norma, une enfant-femme de treize ans, enceinte. L'inceste. Norma qui sera admise d'urgence à l'hôpital. Le mauvais sort. 
Luismi, que Yesenia suit discrètement. Jusqu'au drame qui déclenchera tout. Et puis on y rencontre Mounra, le beau-père de Luismi, qui depuis un accident, ne bouge plus vraiment de son canapé sauf pour aller au bar ou pour conduire Luismi le jour où tout va basculer. Et puis il y a Chabela, la mère de Luismi qui travaille au bordel. Et Brando, le dur à cuire. L'homophobe. Qui ne parvient pas à aimer, à bander ou si peu. Brando, la rage au ventre. Les envies de meurtres. Les envies d'ailleurs. Avant la saison des ouragans. 

“ Elle voulait toucher ses seins pour soulager les élancements qui les traversaient ; elle voulait ôter de son visage ses cheveux trempés de sueur, se gratter le ventre qui la démangeait terriblement, arracher le tube en plastique enfoncé au creux de son bras ; elle voulait tirer encore sur ces bandages jusqu’à les déchirer, fuir ce lieu où tout le monde la regardait haineusement, où tous semblaient savoir ce qu’elle avait fait ; tordre ses mains, s’égosiller en poussant un cri primaire, un cri que, comme son urine, elle n’a pas réussi à réprimer bien longtemps : maman, maman, a-t-elle crié en chœur avec les nouveaux-nés. Je veux rentrer à la maison, maman, pardonne-moi pour tout ce que j’ai fait. ”

Je vous arrête tout de suite, il n'est pas vraiment question de potion magique ni d'intrigue policière. Il est question des hommes et des femmes du Mexique. Il est question de cette transmission de génération en génération. De ces bruits et ces légendes qui peuplent les foyers. De ces femmes qui visitaient la mère, la Vieille Sorcière, pour y trouver des remèdes à toutes sortes de maux. Ceux du cœur, ceux du corps. Après sa mort, la Sorcière au voile noir qui recouvre son visage. Pourquoi ? La sorcière qui parfois poursuit la tradition mais qui le plus souvent reste seule. Sauf le soir. Quand elle organise de grandes fêtes où le nez, les lèvres deviennent blancs, où les corps se meuvent sous les effets de l'alcool. Où les hommes viennent chercher son corps. Le sexe. Bestial. 
Mais qui était-elle vraiment ? Et pourquoi ce sort, cette haine déversée ?  

Au fil des chapitres, les voix s'élèvent. La parole est à cette jeunesse déchue et pièce après pièce, le puzzle se reconstitue sous fond de violence, de misère, de drogue, de sexe et d'alcool. Sous fond de légendes. Sous fond de viols. Sous fond de femmes, maîtresses, objets, mystères, alibis. Sous fond de conditions de la femme et d'homosexualité. Sous fond de prières, de cris poussés ou étouffés. Sous fond d'un pays éclaté, disloqué. D'une puanteur qui suinte et s'incruste.
Fernanda Melchor nous livre un roman dans lequel le soleil ne brille jamais. La sorcière et ce crime ne sont presque qu'un prétexte pour dépeindre toute la noirceur de la jeunesse et de la société mexicaine. Un livre qui nous entraîne au cœur du sauvage. D'une jungle. De ses mécanismes. Aux côtés de ces êtres désabusés qui survivent tant bien que mal dans la moiteur et la pourriture. Presque inconscients de leurs actes. Dont le seul remède trouvé est de se laisser glisser dans le gouffre des vices. 

“ [...] elle le tapait tout en  luis criant dessus, lui disant qu'il était aussi couillon que son père, aussi merdique, un putain de profiteur, autant qu'il crève, et c'était devenu si moche à un moment que Munra avait pensé que le gamin allait rendre les coups à sa mère, à cause du regard de fou qu'il avait et de la façon qu'il avait eue de lever les poings pour se défendre, mais par chance il ne l'avait pas fait, quel soulagement, il n'avait aucune envie d'avoir à se mêler de leurs disputes ; il avait appris depuis bien longtemps que la meilleure chose à faire, c'était de les laisser se crier dessus autant qu'ils le voulaient, comme deux chiens furieux qui ne veulent rien entendre, que ne lâchent leur proie que lorsqu'ils l'ont achevée. ”

Néanmoins, jamais Fernanda Melchor ne juge, elle pose un regard, un constat, une réalité qui vous glace le sang. Dans de longues phrases magnifiquement construites, brutes, viscérales, elle vous met chaos. Vous empoigne le cœur. Vous soulève les tripes. J'ai plus d'une fois dû m'arrêter. Reprendre mon souffle. Je me sentais presque meurtrie. J'entendais ces voix, les musiques, je percevais ces visages déformés, les odeurs me parvenaient sans cesse. Le moisi, le souffre, le chaud, les vapeurs d'alcool. Car l'écriture de Fernanda Melchor est sensorielle. Urbaine. Portée par une voix sourde, profonde. Qui vous marque bien après avoir refermé le roman. 
Âmes sensibles soyez prévenues, Fernanda Melchor ne prend pas de gants, elle vous balance en plein visage le feu ardent, les mots crus, les images parfois insoutenables. L'amour inassouvi. Les vies ruinées. L'animalité. La rage. Ça vous fait inévitablement passer par une multitude de sentiments. C'est grandiose. Formidablement traduit par Laura Alcoba. 
C'est un sort jeté. Un putain de roman inoubliable.

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Née en 1982 à Veracruz, au Mexique, Fernanda Melchor a très tôt été remarquée par la critique pour ces publications dans divers journaux et revues. C’est lors de la parution de La saison des ouragans, son deuxième roman, que le monde entier a découvert cette voix unique dans la littérature hispanophone contemporaine.



Photo : Daniela Trejo

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