Boys de Pierre Théobald : Boy's dont' cry, vraiment ?

Boys
Paru aux éditions JC Lattès - avril 2019
248 pages

Il est rare dans notre société d'aborder la masculinité, de plonger dans la tête, le corps, le cœur des hommes. Le cœur des hommes, si les personnages de Pierre Théobald se connaissaient, ils seraient certainement cette bande de mecs installés au bord de la piscine, les pieds dans l'eau à enfin se dévoiler. Chose que les hommes font rarement, même entre eux. Mais avec Boys, avec Antoine, Samuel, Marc, Karim, Gilles, Sacha et les autres c'est un peu différent... 


C'est par la nouvelle que Pierre Théobald décide de nous narrer l'histoire de ces hommes un peu bancals. Cabossés, tourmentés. Endeuillés. Des mecs qui oscillent entre désirs d'être pères, d'être libres, d'être aimés. Entre virilité et romantisme. L'homme fort, prévenant. L'homme amant, l'homme miroir. L'homme qui flanche. Des histoires qui merdent. D'autres qui illuminent. Des histoires qui leur tombent dessus sans crier gare. Des histoires qui flinguent. Des histoires de femmes, de peau, de corps, de choix. Des histoires de vie en somme.

“ Donne ta main. Et touche. Là, sous les côtes. Entre les côtes et le nombril. L'abdomen ? Ouais, l'abdomen si tu veux. Tu sens ? Mais touche putain, t'as la frousse ou quoi ? Bon alors, fais pas tant de manières. Touche. Tu sens ou pas ? Non mais appuie. Appuis, bon sang, je suis pas en sucre. Voilà, comme ça. Alors ? Tu remarques ? Ouais ? Tu sens ? Je vais te dire : c'est le vide, ça. Le vide qu'elles laissent quand elles se tirent. C'est connu comme truc ; pareil à chaque coup. Le trou, c'est le vide qu'elles déposent, le vide qu'elles déposent en partant. D'abord elles sont là, et toi t'es plein d'elles, tu vois. Tu te remplis. Mots gestes regards rires. Bouche nuque cul cuisses chevilles. Ce qu'elles sont. Ce qu'elles donnent. Même ce qu'elles donnent pas. Parce que des fois elles donnent sans savoir. Par mégarde, par méprise. Par maladresse. ”

À travers ces dix-sept portraits, il fissure leurs carapaces. Hommes pas super héros (encore que). Laisse éclater au grand jour leurs fragilités, leurs douleurs. Leurs joies, leurs peines. Leurs petites morsures. De page en page on retrouve l'humain dans ce qu'il a de plus complexe, de plus sauvage : le cœur. 
On y suit la douleur à la trace. Celle causée par le deuil dans le portrait de cet homme qui cherche le souvenir du père en allant voir un match ou dans celui qui porte le poids d'une disparition, celui d'un frère. La culpabilité sourde. Le père qui ne pardonne pas, ne pardonnera jamais. Laisser remonter les souvenirs, le temps d'un dernier hommage.
Celle causée par l'absence. La vieillesse qui pèse, la mémoire qui flanche, les « j'me souviens plus très bien ». La terrible épreuve du temps qui nous éloigne de ceux qu'on aime. Ressuscite les morts... 
Celle causée par l'autre. Avec celui qui, le temps d'un soir, retrouve celle qu'il a tant aimé prenant conscience que les amours passées ont la peau dure. Cet autre menant une vie de couple bien installée depuis sept ans puis patatra. L'autre mêle son corps à celui d'un autre. Cette autre qui reste mutique. La colère qui bondit. La recherche du moindre indice. S'autoflageller. Les cris, les larmes, les questions. Partir, rester ? Croire à un sauvetage des sentiments. 
Ou encore, l'amour non guéri. Sacha à l'entaille trop profonde qu'il lui est impossible de s'attacher. Entretenir un semblant de relation. Trois nuit par semaine, c'est son corps contre mon corps, comme dit la chanson. C'est tout ce qu'il a à offrir désormais. Depuis qu'il a un trou dans le cœur. Un manque dans le ventre, comme Théo. Sacha...prénom mixte. Que j'aurais moi aussi pu porter, un jour. Quand la plaie était encore trop vive pour me laisser approcher le cœur. 
Parmi tous ces ratés dévoilés, universels mais que l'homme aborde d'ordinaire si peu, il y a aussi le temps qui passe, le corps qui change, le doute qui s'immisce – comme chez les femmes – valons-nous encore quelque chose ? Il y aussi la maladie, qui guette, qui rode, qui grignote.

“ Ce n'était pas un simple vaccin contre la grippe, pendant plusieurs mois son corps lessivé avait encaissé les chocs, elle en était ressortie lessivée. Sans compter les déceptions, une succession de coups d'assommoir qui leur enfonçaient chaque fois un peu plus la tête dans les épaules. Puis la pause s'est étirée. Chacun gardait le sujet présent à l'esprit sans assez de courage ou d'énergie pour l'aborder ouvertement. A leur décharge, il n'existait aucun mode d'emploi, aucune littérature dédiée, personne ne propose de manuels expliquant comment s'inventer un avenir à cent lieues des prometteurs canevas fantasmés au départ ‒ un avenir différent mais fécond. Alors que dire ? ”

Et puis il y a un thème qui revient comme un leitmotiv : la paternité. Présente dans de nombreuses nouvelles. La monoparentalité d'un côté avec ces hommes qui séparés d'une manière ou d'une autre de la femme qu'ils aiment doivent rester droits. Ne pas flancher. Ces enfants-pères. Ces pères sans enfants... Ces hommes qui portent eux aussi tout un poids sur leurs épaules. La paternité ou son absence, conduit par Samuel, qui englobe l'ensemble de la condition masculine et est ainsi certainement celui qui m'a le plus émue. Samuel, le fil rouge, que l'on retrouve à différentes étapes de sa vie. Samuel qui tricote, bricole les relations. S'installe. Détalle. Samuel, témoin du bonheur des autres. Juste témoin. Samuel, confronté au renoncement le plus difficile... 

Si chacune de ces nouvelles peut se lire séparément, même pour Samuel, il est intéressant de noter le parallèle entre certaines. Qui se complètent, se clin d’œil, pourraient presque ensemble créer une nouvelle dans les nouvelles. Pierre Théobald en s'attachant à englober l'ensemble des sentiments humains avec des sujets plus souvent « étiquetés » féminins nous offre l'homme à cœur ouvert. À poil. 
Nulle généralité, pas d'absolu, de vérité gravée ‒ l'auteur n'a pas cette prétention et l'être humain est bien trop complexe pour se permettre ce genre de raccourcis ‒ mais il nous livre quelques instantanés de vie masculine qui nous émeuvent inévitablement. Au point d'avoir parfois une goût de trop peu, une envie de voir l'auteur aller plus loin encore dans ces histoires, dans les fêlures de ces personnages. Le voir fouiller encore plus profondément, jusqu'à nous percuter de plein fouet. Mais ne crachons pas dans la soupe, Boys est, je trouve, un recueil réussi. Un recueil qui s'il traite des hommes, s'adresse aussi aux femmes. Que nous sommes, que nous avons été, que nous serons. Et aussi douloureux soient les thèmes abordés, Pierre Théobald parvient à le faire avec douceur, sensibilité, quelques mots rieurs. Avec toujours une lumière qui scintille et, et c'est peut-être là le plus important, avec beaucoup de sincérité.

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Pierre Théobald est né en 1976, il est journaliste sportif et vit à Metz.
Boys est son premier livre.






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À lire aussi sur le thème de la masculinité

Le corps des hommes d'Andrew McMillan (recueil de poésie)
On pourrait également y lier certaines nouvelles Des mirages plein les poches de Gilles Marchand

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