Les Demeurées de Jeanne Benameur : l'amour sous silence

Les Demeurées
Paru en poche chez Folio
96 pages

“ Il y a dans le monde des amours qui ne reflètent rien, des amours opaques. Jamais l'abandon ne trouverait de mot pour guider leur cœur. Derrière leurs paupières closes, leurs yeux sont grands ouverts, ne cherchent rien. Ni route ni chemin ne parviennent jusqu'à elles. Elles sont égarées dans le présent du grand lit, immobiles. Aucune image, aucune pensée, ne les mène jusqu'à demain. Tout entières présentes, comme tombées de si haut que leur poids s'est multiplié jusqu'au vertige. Trop lourdes pour la vie. Abruties, demeurées dans la nuit. ”

J'ai l'impression d'arriver après tout le monde pour parler de ce sublime livre. J'ai toujours un train de retard. Je ne fais jamais rien comme tout le monde. Pas grave. On s'en fout un peu, non ? L'important c'est d'en parler, de dire combien ça a remué, ému. Alors peut-être l'avez-vous lu, ce n'est pas bien grave ça vous rappellera à ce livre qui, comme pour moi, a dû terriblement vous marquer. Parce que Jeanne Benameur a une écriture époustouflante. Poétique. Épurée. Une écriture qui vous enveloppe, vous souffle un truc un peu indescriptible. Viscéral. Quelque chose qui nous rappelle à l'état animal. Parce que c'est de ça aussi dont il est question dans Les Demeurées. L'animalité. Le flair. J'aime bien se verbe. Flairer. Ça décrit bien cet instinct animal qu'on a conservé. Ce qui nous rapproche de la bête. Comme La Varienne avec Luce. La mère qui couve sa petite. Ne pas laisser le monde extérieur pénétrer l'antre. Le nid. Leur nid. 

La Varienne incapable de dire. De parler. « Demeurée » comme ils l'appellent ‒ et qui n'est pas sans me rappeler le Simple de Julie Estève ‒ parce qu'ils ne la comprennent pas. Parce qu'elle ne sait ni lire ni écrire. Demeurée. À leurs yeux. Parce qu'il faut toujours catégoriser les gens. La Varienne. Celle qui travaille dans la grande maison de Madame. Celle qui protège son enfant. Dans le silence le plus total. Elles ne parlent pas. Jamais. Mais ensemble elles ont construit leur vie, leur tanière. 
Alors quand la petite Luce doit aller à l'école, parce que c'est la loi, La Varienne a le cœur lacéré de cette absence. La peur silencieuse, tapis au-dedans. Cette peur de la perte qui guette. Mais Luce comprend. Luce dont le regard se pose, le matin, à travers la fenêtre, sur les grands arbres à défaut de savoir attraper le regard de sa mère. Il n'y a pas besoin de parler pour savoir. Ça fonctionne à l'instinct. Au flair, justement. 
Alors Luce d'un accord tacite, refusera d'apprendre.

“ Les sanglots de Luce lui coupent le souffle sur le chemin. Plus jamais elle ne sera l'alouette. Plus jamais. S'envoler, s'envoler.
Des sons rauques lui raclent la gorge. Les larmes l'étouffent.
On lui a volé son air de matin, sa paix du soir. Elle n'a plus rien que des mots qui écorchent la gorge. Plus jamais les mots dans les branches des arbres. Plus jamais. Le nom veut entrer en elle. Le nom la guette et elle a beau, de toutes ses forces, le chasser loin d'elle, le nom la poursuit.
Elle vomit, le ventre crispé sur le vide.
Elle laisse le chemin, avance par les bords, les bras tendus, en aveugle, d'un arbre à l'autre. ”

L'enfant est-elle aussi demeurée ? Mademoiselle Solange n'y croit pas. Elle croit en la petite Luce même si elle ne comprend pas pourquoi la petite refuse. Alors elle persévère. Savoir, apprendre est essentiel pour s'élever. Le pense-t-elle. Commençons par le nom. Petit à petit, avec délicatesse. 
Mais le nom fait vriller la petite. L'être tremble. Ce nom. Elle n'a pas de nom. Luce. C'est tout. C'est tout ce qu'il y a savoir. Elle sait que laisser entrer les mots, c'est briser le lien avec la mère. Elle ne veut pas voir, pas connaître. Faire disparaître les mots, les laisser sur le bord du chemin, tout en haut des arbres. Les laisser mourir, ne rien retenir. Se battre contre eux. Jusqu'à la fièvre. Mais les mots sont tenaces, vivants. Quand il est question d'émotions...

Jeanne Benameur nous livre un court roman fait de silences et de regards fuyants. Poignant. Les mots claquent, résonnent dans une sorte de cri intérieur. On trésaille à la lecture. C'est en tout cas ce que j'ai ressenti. Un tressaillement, le corps tendu, les mains serrées autour du livre car l'auteure fait aussi appel aux sens. 
Dans une poésie folle, elle pose la question du savoir. De son importance. De la volonté ou non d'y accéder. Du ressenti d'un monde à l'autre, d'un regard à l'autre. De son poids face à l'amour. L'enseignement est-il le seul savoir qui nous fasse grandir et avancer ? Vaste question magnifiquement mis en mot par l'écriture dentelle, à la fois douce, pudique et saccadée de Jeanne Benameur. 

“ La Varienne et sa petite Luce peuvent se passer de tout. Même de nom.
Le savoir ne les intéresse pas. Elle vivent une connaissance que personne ne peut approcher.
Qui était-elle, elle, pour pouvoir toucher une telle merveille ?
Comme elle a été naïve de croire qu'elle pouvait apporter à un être quelque chose de plus !
La petite est comblée. De tout temps comblée et si elle l'ignorait, en la faisant venir ici, dans cette école, elle le lui a appris. C'est la seule chose qu'elle lui ait enseignée sans le savoir : une douleur et un bonheur intense. Savoir qu'on manque à quelqu'un, que quelqu'un nous manque. ”

Les Demeurées ne pouvait que me bouleverser (et celle qui me l'a offert commence à me connaître un peu trop bien ;)) par sa langue, par son thème, par cette fin tristement belle, par sa réflexion et sa pudeur.

Me voilà désormais sous le charme de Jeanne Benameur. 
On a une vie pour découvrir des pépites. Tant pis, tant mieux, si c'est après tout le monde. 

Commentaires

  1. Il faut que tu lises (tous) les autres livres de Jeanne Benameur. Sans exceptions.

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    1. Cheffe, oui cheffe :) c'est bien au programme. D'ailleurs si tu as une suggestion pour le prochain, je prends bien volontiers.

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