Comme un lundi, carnet de bord assis tout au bord du temps de Thomas Vinau : la vie dans son plus simple appareil

Comme un lundi
Paru en août 2018 à La fosse aux ours
128 pages

Et puis un matin d'automne où le baromètre du Nord ne dépasse les trois degrés, tu pars avec sous le bras un peu de Thomas Vinau. Tu es en retard comme chaque matin. Tu t'engouffres dans le tram. Bondé. Comme chaque matin. Tu t'installes dans un coin, entre deux hommes immenses costard-cravate qui font la gueule et puis tu ouvres le recueil. Alors, d'un coup, une bulle se crée, lumineuse. Contraste saisissant avec la morosité ambiante des transports en commun. Alors, d'un coup, tu t'en moques bien d'être en retard. Tu resterais même bien plus longtemps dans le tram. Juste une page, encore une petite page. Tu ferais bien l'aller-retour, encore. 


- Comment ça va ?
- Comme un lundi...
Ah cette réplique, nous la connaissons que trop bien. Mais peut-être plus pour longtemps car dès lors que vous aurez ouvert le Comme un lundi de Thomas Vinau, plus jamais vous ne verrez ce jour de la même manière. Plus jamais, il sera un jour morose même si le temps n'est pas rayonnant, même s'il faut reprendre le chemin du bureau, même s'il y a de petits tracas. D'ailleurs, vous ne verrez probablement plus aucun jour de la semaine de la même manière. C'est ainsi, lorsqu'on aspire, respire les pages de proses qui contiennent le talent de Thomas Vinau. C'est ainsi, lorsqu'on déguste sa poésie. 

“ Je voudrais juste garder quelque chose. Quelque chose de vivant. Autre chose que la peur de le perdre. C'est la raison pour laquelle j'écris ces mots. Ce n'est pas de la littérature. C'est de l'amour. J'écris comme on ferme les yeux en embrassant quelqu'un. ”
Extrait de Comme on ferme les yeux  

J'avais prévu de lire chaque lundi ce recueil de Thomas Vinau. Poétiser chaque début de semaine. Peine perdue. Utopie. Une fois ouvert, on ne le lâche plus. Alors je l'ai dégusté, un peu chaque jour. Pas trop vite. Laisser les mots couler sur moi. Les sentir me remplir. Chaque matin et chaque soir. Comme un début, une fin. Sur la même ligne. Une routine euphorisante. Démarrer la journée et la terminer sur une note sucrée. Comme on croquerait dans un fruit cueilli à même l'arbre en plein été. Une figue par exemple. Juteuse, sucrée et croquante.  

Ça vous chope au cœur, ça vous transporte au plus proche de la vie. Dans tout ce qu'elle a de plus pur et sauvage. Car il y a dans les mots de ce fin observateur de la vie qui défile, outre l'embellissement d'un quotidien que l'on a tendance à oublier, à ne plus voir, enfermés dans nos vies surchargées, un rapport à la nature époustouflant. Thomas Vinau rend grâce à tout ce qui nous compose, tout ce qui nous entoure. Même une chiure d'oiseau devient belle et poétique sous sa plume.
Comme un lundi c'est, à notre tour, accepter silencieusement, d'être pris par la main et le cœur pour s'émouvoir d'un petit tout ou d'un grand rien. Un bol de café, un insecte, une tranche de lumière qui se pose ici et là à mesure que les minutes passent. C'est oser croquer l'air. Se parfumer les yeux. Se nourrir des odeurs. Observer l'immobilité qui nous entoure. Dessiner l'amour. C'est vouloir poser nos fesses dans l'herbe humide, la terre boueuse et laisser le froid nous saisir. Contempler les gamins qui jouent. Rient aux éclats. C'est se laisser envahir par la nostalgie des souvenirs. C'est vouloir se saisir de tout, absolument tout. Du plus futile et du plus profond. Du plus doux et du plus amer. 

“ Cet acharnement à parler de ce qui reste. Des cendres. Des poussières. Je remonte une piste. Je suis chasseur. Trappeur. Je sais lire dans les traces de la vie qui passe. Je peux dire : Elle était à. Ou : Il y a deux heures, il s'est passé quelque chose ici. Je lis les empreintes. La lumière sur les murs. Les chaussures abandonnées. Les vestiges. Je dois retrouver. Débusquer les chemins. Les pots de yaourts vides. Les restes d'un repas. La forme des corps dans le lit. Les confettis sur le trottoir. Le lendemain. Les odeurs du soir et de matin. J'avance toujours après la vie. Quelques secondes plus tard. Un peu derrière. Un peu devant. Un peu plus loin. J'ai la distance des insectes qui regardent ce qui se passe au fond de leurs buissons. Ce décalage me sauve. Me condamne. ” 
Au fond de leurs buissons

Ah si j'avais le courage, si mon aisance naturelle n'était pas celle d'un vieux poulpe, soyez-en certains, je brandirais ce livre-objet, deux bras levés. Je gravirais le siège usé du tram et alors j'ouvrirais une page au hasard. Je leur lirais. À tous ces gens, mi-endormis, mi-ronchons. Je leur lirais, poussant ma voix au maximum. Je leur dirais l'odeur du café, de la terre humide. Je leur dirais cette lune un soir d'été que l'on montre pour la première fois. Je leur dirais combien l'homme est fauconnier. Je leur conterais l'histoire de ces valises qui portent le passé. De ce hamac entre le tilleul et l'olivier. Je leur parlerais d'eux, de nous. De la glace sur la joue. Des jouets qui traînent. De ces herbes hautes. Du petit passage secret. De ces fleurs qui ne sentent bons que la nuit. De la peau qu'on réinvente autant que l'amour. Du mystère du monde. Du jus de tomates. De la boue dans les ongles. 
Je leur partagerais tout cela. Je leur crierai « lisez et vous sentirez la vie qui glisse sur vous. Cette vie plus grande que nous. » On me prendrait pour folle, probablement, qu'importe. Peut-être, une fois descendus, ils y repenseraient. Et peut-être alors que ce lundi, ce  « comme un lundi  » dans ce tram étriqué deviendrait alors ce grand espace tout au bord du temps.

Une lecture accompagnée de

Un café, un bol de café, un mug de café, un thermos de café. Noir. Accompagné entre autres des artistes qui bercent le recueil. 
Chet Baker
Roy Hargrove
Toots Thielemans
Georges Delerue (et ses B.O. pour La nuit américaine, La peau douce, Le mépris...)
Alain Péters 
Mais écoutez aussi Miles Davis, Ella Fitzgerald, Nina Simone et puis pourquoi pas un peu d'Ibrahim Maalouf notamment son album Wind et si vous préférez le piano mettez un peu de Max Richter. Bref vibrer en mots et en musique.

Commentaires

  1. Tu sais quoi, Amandine, ça vaudrait vraiment le coup d'essayer ! C'est une excellente idée : lire de belles pages de littérature, comme ça, pour casser la morosité et l'individualisme. Dommage qu'on n'habite pas la même ville : à deux, peut-être qu'on oserait ?

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    1. Eh mais carrément ! Prochaine fois que je viens à Paris ? :-D

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  2. Un livre que j'ai aimé à la folie et que je relis souvent. Par petites touches. (Lis la merveille qu'est Bleu de travail)

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    1. Je l'ai cherché plusieurs fois en librairie mais sans succès. Je vais le commander :)

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