L’arbre-monde de Richard Powers : aux arbres, citoyens !

L'arbre-monde
Paru aux éditions Cherche Midi - 550 pages
Traduit par Serge Chauvin

Voilà un roman d’actualité, un roman nécessaire, un roman qui s’il ne changera peut-être pas nos comportements et nos dérives, aura au moins le mérite de servir d’électrochoc. Je l’espère. 


“ Personne ne voit les arbres. Nous voyons les fruits, nous voyons les noix, nous voyons du bois, nous voyons de l'ombre. Nous voyons des ornements ou les jolies couleurs de l'automne. Des obstacles qui bloquent la route ou qui obstruent la piste de ski. Des lieux sombres et menaçants qu'il faut défricher. Nous voyons des branches qui risquent de crever notre toit. Nous voyons une poule aux œufs d'or. Mais les arbres... les arbres sont invisibles. ”

Aux côtés d’un psychologue, d’une chercheuse en botanique, d’un créateur de jeu vidéo, d’un photographe, d’un couple à l’épreuve, d’une ingénieure, d’un ancien militaire et d’une étudiante, Richard Powers nous offre une fresque de vie, une double fresque qui se croise, s’entrecroise, se déchire. La fresque de vie de ce qui est plus grand que nous : la nature, la planète, les arbres. Et puis celle des Hommes, bien sûr. Neuf personnages, racines de ce récit, arbre de vie, qui n’ont à priori rien en commun. Tous sont de générations, d’origines, d’horizons différents et pourtant, tous ont un lien plus ou moins fort avec les arbres. Par conviction, souvenir ou transmission. Une transmission qui jamais ne quittera ni l’histoire ni le lecteur. Car au travers de L’arbre-monde, Richard Powers a créé un véritable plaidoyer à destination de l’Homme et du monde. 

Ici, l’apprentissage constitue le message. Quatre parties : racines, tronc, cimes et graines où l’on y apprend que les arbres communiquent entre eux, s’alertent lors d’un danger, s’adaptent au monde, lèguent leur héritage à la terre. On y apprend que si le tronc, les branches, les feuilles sont visibles il y a tant à découvrir sous terre. L’âme de ces lieux. 

Lorsqu’on déroule le fil de l’histoire, qui s’accélère au fil des pages comme la destruction massive de cette flore, on ne peut s’empêcher de penser que nous avons tant à apprendre d’eux… De l’activisme à l’éco-terrorisme, en passant par la technologie Richard Powers interroge : que faire, laisser l’Homme détruire des hectares pour se chauffer, se loger, cultiver plus que de raison ? Laisser les industriels tuer l’écosystème pour toujours plus de rentabilité, de pouvoir, de pognon ? Pour quoi au final ? L’arbre est bien plus vieux que l’homo-sapiens… Que croient-ils, que croyons-nous, que nous survivront sans eux ? 

“ Vous savez, quand on regarde ces montagnes, on se dit : La civilisation disparaîtra, mais, ça, ça durera à jamais. Sauf que la civilisation s'ébroue comme un étalon sous hormones de croissance, et que ce sont les montagnes qui s'effondrent. ”

Notre rapport à la nature, nos liens avec elle, les enjeux financiers, écologiques, nos dérives volontaires ou non, nos erreurs, notre besoin de reconnexion sont autant de thèmes abordés dans ce roman dense, passionnant et nécessaire. Et l’arbre y est un personnage à part entière. Il est même, à mon sens, le personnage principal de ce roman. Celui qui s’exprime dans les silences. Qui semble être imperturbable face à la folie de l’Homme. Il est celui qui soutient le monde. Celui qui porte en lui l’intelligence. La clé de notre survie. Une espèce bien plus solidaire que toute communauté humaine. 

Et dans ces cinq cent pages d’amour à la forêt, et de croyance en l’humanité malgré nos comportements abjects, l'auteur avec tout son génie et celui de son traducteur Serge Chauvin, parvient à nous serrer le cœur, nous donner le vertige face à des constats alarmants. Alors, peut-être vous direz-vous que nous n’avons pas besoin d’un moralisateur, que nous n’avons pas besoin d’un roman pour ouvrir les yeux sur l’évidence. Peut-être oui, mais alors qu’attendons-nous pour sauver ce qui peut encore l’être ? Qu’attendons-nous pour arrêter de nous prendre pour les rois du monde ? 

Une chose est sûre, si vous prenez la peine de lire le sensible L’arbre-monde, soyez conscients qu’une fois refermé, plus jamais vous ne regarderez un arbre de la même manière. 
Vous l’observerez, enfin. Vous y verrez sa grandeur. 

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