Je, tu, elle d’Adeline Fleury : corps et âme jusqu’à la folie ?

Je tu elle
Paru aux éditions François Bourin
272 pages

Ceux qui connaissent Adeline Fleury ne seront pas surpris d’y retrouver dans ce roman des thèmes qui lui sont chers et si j’ose je dirais même chair. Mais ici nous sommes dans la pure fiction, addictive, bluffante, joueuse. 


“ Je crois comprendre pleinement ce que veut dire « avoir quelqu'un dans la peau ». Mettre des semaines, des mois, à s'en laver complètement, à purifier la moindre réminiscence d'odeur, de fluide, de sucs, à contrôler le moindre tressautement de chair, le moindre frémissement de l'épiderme.
« Passer notre amour à la machine », disait le chanteur. Quand il s'agit de guérir d'une passion, il faut au moins le passer au karcher. ”

« Je » est cette femme que l’on imagine belle à en crever. Celle sur qui nos yeux s’attardent lorsqu’on la croise. « Je », pâle, blonde, fragile et animale. Plurielle. Amoureuse. De « Tu ». L’homme qui s’était juré de ne plus s’engager dans une relation. Elle est irrémédiablement attirée par Lui. Corps et âme. Avant lui, elle n’avait jamais connu la jouissance totale. Pleine. Celle qui englobe le corps, l’esprit, l’âme. La passion qui s’incruste par tous les pores, tous les recoins de la chair. L’Amour à en devenir violent. « Tu » joue-t-il avec elle ? On se pose la question. Je t’aime moi non plus. C’est plus complexe, on le comprend. Lui aussi est irrémédiablement attiré par elle alors qu’il voudrait la quitter car il craint ses crises. La passion destructrice. Mais il ne le peut, chaque fois qu’il la revoit il ne résiste ni à sa sensibilité, ni à son corps qui le réclame. Cela aurait pu s’arrêter à ce duo. À « Je » et « Tu ». Mais il y a « Elle » dans la danse. L’Actrice. La brune ténébreuse. Son opposé autant que son double. La mère de ses enfants. Qui s’immisce. Entre en scène. 
Jalousie puis attirance. « Elle » pour « Je », « Je » pour « Elle », « Tu » pour « Elles ». Corps et cœurs ravagés par la puissance d’un désir. 

« Je » tentera bien de s’éloigner. Prendre le large, quitter Paris pour la Normandie. L’échappée belle. Sentir le sable sur elle, gratter, creuser comme pour se libérer. Laisser la vase l’enduire. Laisser la sorcière l’exorciser avec "un mélange gras et malodorant" sur son ventre. Mais rien n’y fait, « Tu » est incrusté et « Elle » aussi. 
Pour pallier à ses crises, son angoisse « Je » écrit. Leur histoire, ses fantasmes, l’appel de leurs corps. L’urgence de la chair. L’impossibilité de séparer ce trio. Comment tout cela finira-t-il ? Mal, on le pressent mais nous sommes bien loin d'imaginer ce mal... Le jeu de piste ne fait que commencer…

“ Elle te sert ses délires d'absolu en amour, de gémellité d'âme et de corps. L'absolu t'effraie. Tu n'y crois pas. Tu t'es déjà trop brûlé les ailes avec elle. Tu oses dire avec « elles » car elle est duelle, plurielle.
Douce et violence.
Réservée et délurée.
Timide et impudique.
Crue et délicate.
Drôle et boudeuse.
Empathique et narcissique. ”

Quelle est la part de réel, la part de rêve, de cauchemar. De désir, de fiction, de folie qui nous constitue ? Quelle est la part de je, tu, elle ?
Il serait bien réducteur de ne parler que de triangle amoureux dans ce roman d’Adeline Fleury. Le trio est le fil rouge de thèmes plus profonds en commençant par l’identité multiple qui nous constitue, l'exploration de nous : nos désirs, nos fantasmes. La connaissance de notre corps, de notre sexualité.  Mais aussi jusqu’à quel point l’amour peut-il être destructeur ? Et qui détruit qui ? La pluralité et la dualité des êtres, de la femme est au cœur de ce roman. 

J’ai eu le plaisir d’écouter à plusieurs reprises les interventions d’Adeline Fleury lors de salons. Elle y parlait de ces précédents ouvrages, notamment Femme, absolument (que j’ai commencé) et Petit éloge de la jouissance. Je, tu, elle a beau être une fiction, il ne déroge pas aux thèmes qui sont chers à l’auteure : la féminité, le désir, l’acceptation de soi, la jouissance. La femme ou devrais-je dire les femmes sont au centre de ce roman. Un sujet, à mon sens, que nous n’aurons jamais fini d’explorer tant il y a à dire. 

“ C'est à ce moment-là que l'Actrice a basculé, que son désir pour elle s'est décuplé. Elle la voulait Elle, plus que Lui. L'Actrice a pris conscience qu'il fallait qu'elle change de stratégie. Si elle cassait leur couple, elle la perdait elle, et pas lui, donc l'Actrice avait tout intérêt à ce qu'il ne l'abandonne pas. A partir de ce jour, elle s'est dit qu'elle la voulait dans sa vie. ”

Ici, Adeline Fleury dans une triple construction pose un regard aussi charnel que féroce sur l’amour, sur le désir et le « soi ». Elle décortique l’intime d’une passion triangulaire, d’une femme en proie à la folie d'aimer. Celle d’aimer corps et âme. Esprit, corps, sexe. Le tout. C’est violent, ardent, passionné.
J’ai eu la sensation de lire le scénario d’un film d'auteur où la psychologie des personnages, fouillée et ô combien maîtrisée, est au centre de tout. Où il se dégage une sorte d’électricité, de malaise. Palpable. On vibre par cet érotisme puissant mais jamais vulgaire que contient ces pages et par la tension glaçante de cette passion qui se conjugue à trois. Mais sont-ils seulement ceux qu’ils prétendent être ? Adeline Fleury joue avec nous. Fait valser nos certitudes en tout point. On se laisse duper. On plonge. Et c’est jouissif.

Commentaires

  1. J'avoue, j'avais bavé devant tes posts Instagram sur ce livre.
    J'ai bavé encore plus sur l'article. Vous êtes pénibles à faire tant de recommandations en ces temps de profusion littéraire, je vais pas suivre !

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