Douce de Sylvia Rozelier : dans la gueule du loup

Douce
Paru aux éditions Le Passage
216 pages

Les expériences de vie. D'amour. De corps. Jusqu’à se perdre en chemin. Toxicomane de l’amour ou d’un homme. Douce de Sylvia Rozelier est ce roman de l’intime et du vrai. Une sorte de déconstruction pour parvenir à la reconstruction. De soi.


Douce comme sa peau. Douce comme sa voix. Douce c’est le surnom que lui donne cet homme de vingt ans son aîné. Cet homme rencontré lors d’un déplacement professionnel. Charmeur. Taquin. Ne plus y penser. Retrouver l’autre qui nous attend là-haut, à Paris. Et cette histoire qui inévitablement s’approche du point final depuis déjà trop longtemps. 
Ne plus penser à cet homme et y revenir, sans cesse. Comme une pulsion. La repousser, et puis abandonner. S’abandonner. D’abord une nuit. Une aventure sans lendemain. Sans tracas. Sans attaches. Froisser les draps le temps d’une nuit, d’un week-end. Reprendre sa vie. Entendre sa voix. Lire les messages qu’il nous envoie. Complicité naissante. Y retourner, le réclamer. Les caresses, le sexe, sa peau, son goût. D’abord le corps donc. Et puis le cœur. Mais est-il seulement véritablement libre cet homme ? C’est flou. Ça pue. Elle le sent, le sait au fond d’elle mais refuse d’y penser. Pour le moment. À 800 kilomètres l’un de l’autre, la confiance est primordiale. C’est ce qu’il lui fait comprendre. Elle est sa Douce c’est ce qui compte. Elle veut y croire. Le croire. 

“ Au début, l’amour, ce n’est rien encore. Un regard furtif, une odeur ou un son, une attraction ou le contraire, une aversion ou une pointe d’agacement. Ensuite, c’est trop tard. L’amour nous a cueillis, possédés, dépossédés, nourris et affamés. ”

Elle est douce et son cœur malléable dès lors qu'il ne répond plus aux signaux de la raison, de la conscience, reléguée au second plan. Ce n’est pas de la naïveté, c’est toujours plus complexe lorsqu’il est question de sentiments si forts. Lorsque le corps et l’esprit de l’un s’entremêlent à ceux de l’autre. Complexe au point de ne pas réagir quand l’autre ment, jurant qu’elle est la seule. Le mensonge devient un quotidien. Complexe au point de ne pas être capable de voir qu’elle s’éloigne petit à petit de ceux qui comptent pour elle. Famille, amis. Il est jaloux et possessif. Destructeur. Mais Douce est une reine. Encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots… on connait la chanson. Elle aussi. Une reine sur un tableau de chasse. Le sien. Et elle tombe dans le piège. Celui qui se referme sur elle. Cet homme qui s’éloigne et revient. Quand ça lui chante, comme ça lui chante. Manipulateur-menteur. Volage. Quand elle s’éloigne, il la rattrape. Alors Douce se raccroche à ces quelques mois où ils ont été heureux. Aux souvenirs de leurs corps qui ne font plus qu’un, de leurs sourires, de leurs rires, ce monde qu’ils ont inventé ensemble. Pendant huit années. Mais quand et comment le point de non-retour arrivera-t-il ?  

Quand les principes de femme indépendante et libre sont balayés par le poids d'un amour oppressant, dévorant, d'une passion qui entraîne notre propre perte. D’une passion que l’on ne parvient pas à stopper. On y plonge, replonge jusqu’à boire la tasse. Jusqu’à être face à une autre, une inconnue qui porte notre reflet. Sylvia Rozelier décrit avec une précision rare cette chute, cette déchéance. Elle lâche le cri, elle sort le mal, déroule le fil avec minutie et lucidité. Qu’importe ce qui est vrai, nous n’avons pas besoin de connaître l'exactitude du romancé. Nous savons au fond que tout cela est forcément bien intime. Et dans cet intime, Sylvia Rozelier excelle dans l’analyse de l’engrenage. Il faut un sacré recul pour en être capable et pour dire avec sincérité l’histoire sans ajouter d’ingrédients surfaits pour sublimer ou noircir le tout. Pas besoin, c’est bien assez percutant comme cela. Amplement suffisant pour le démarrer sans plus pouvoir le lâcher. C’est en tout cas l’effet qu’il m’a fait. Happée. Aspirée. 

“ Au nom de la liberté et de l'amour, je m'emprisonnais. Je ne savais pas que j'en viendrais à ne plus être libre de rien, à brimer mon instinct et ma raison. Mes désirs, mes espoirs et mes envies. Que je me trompais de combat. Sous prétexte d'insoumission, de ne pas me laisser dicter par les idées reçues et les conventions, je me laisserais imposer un cadre tout aussi rigide et bien plus destructeur. ”

Et pour peu que vous ayez connu un peu de ça, un peu de Douce, un peu de cet homme, alors ça vous envahit le cœur, ça vous le tord. Avec ces phrases qui grincent, qui titillent, appuient là à l’endroit des souvenirs. Ceux qui vous rappellent, en tant que femme, à cette autre que vous avez un jour été.
Mais ça vous permet aussi de vous retourner, de comprendre, et d’une certaine façon d’apaiser je crois. Prendre conscience qu’après cela le cœur ne dévorera plus la raison. Ou que la raison ne se laissera plus dévorer par le cœur. Sans pour autant rejeter la passion. Mais juste apprendre à devenir douce avec soi-même. 


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