La ville sans Juifs d’Hugo Bettauer : satire politique prémonitoire

La ville sans juifs
Réédité aux éditions Belfond
192 pages

Non seulement je ne vais pas vous parler d’un roman de la rentrée littéraire mais plus que cela, je vais vous parler d’un livre écrit en 1922 (réédité l’an dernier chez Belfond) et qui, remis dans le contexte fait effroyablement froid dans le dos. 


Nous sommes dans l’après-guerre de 14-18. Bien loin encore donc de 1939 et pourtant… Hugo Battauer avait vu juste, sans le vouloir. Il a écrit ce qui se produirait quelques dizaines d'années plus tard à une différence près (qui a son importance) : lui aura été plus optimiste, aura eu davantage foi en l'humanité dans cette histoire.
Il n'aura pas été témoin de la seconde guerre. Il est assassiné en 1925 – cet écrivain, journaliste osant dénoncer les travers de la société autrichienne, surnommé le « cochon de juif » – abattu de plusieurs balles par un jeune nazi.

“ Il ne fait donc plus de doute que, pour la plupart d'entre nous, c'est le dernier été que nous passerons à Altaussee. Comme des gueux, des vagabonds, nous allons devoir enlever la poussière de nos bottes et partir pour l'étranger. Comme c'est bizarre ! Mon père : un chef de clinique renommé qui contribua grandement à la réputation de l'école médicale viennoises ; mon grand-père : un négociant déjà établi à la suite d'un héritage dans le quartier de Mariahilf, et moi-même... On prétend que j'ai saisi dans mes pièces et dans mes romans l'essence même de Vienne, que j'ai connu et peint mieux que personne sa jeunesse, le charme de ses jeunes filles. Et voilà que tout cela est réduit à néant : je ne suis plus qu'un Juif, un étranger qui doit s'en aller, comme n'importe quel réfugié galicien qu'une vague de spéculation a fait atterrir à Vienne ! ”

Ce livre présenté comme une farce politique à l'époque se sera révélé prémonitoire. Dans ce récit, nous sommes en Autriche, à Vienne plus précisément où une loi vient d'être promulguée afin d'obliger tous les juifs ou personnes de souches juives, ou personnes ayant épousées un/e juif/ve ainsi que les enfants, à quitter le pays. Les partis politiques, les états religieux (comprenez par là les chrétiens) sont enfin d'accord sur un point : le déclin économique du pays est dû aux juifs. Ils détiennent trop de pouvoir, tout pour eux, rien pour les Autrichiens (pur souche dans leur esprit). Seule la race aryenne, le sang pur, a vocation à rester, en toute quiétude. Effusion de joie dans les rues – à vomir – le peuple est heureux. Et ceux-là même qui étaient encore hier collègues ou même amis avec les désormais exclus scandent « Dehors les juifs », en bons moutons qu'ils sont.

Ainsi nous suivons durant la lecture le chancelier à l'origine de cette loi, des dames de compagnie entretenues par la richesse juive, des intellectuels (écrivains, musiciens...), des politiques, des gens de bonnes familles dont Lotte inconsolable d'avoir vu partir son homme, des commerçants mais aussi des hommes et des femmes qui discutent au café de quartier... Tout un monde qui apprend la nouvelle, panique, fuit ou se réjouit. Et si certains osent compatir, une mesure plus radicale est prise : les trains ne partiront plus des gares principales mais des gares périphériques et en pleine nuit pour éviter que la "populace" n'ait pitié de ceux qui sont responsables du désordre économique. Alors la fête prend le relais, on célèbre le pays nettoyé. « Vous voyez, le naturel radieux des Viennois, que tous ces étrangers ont si longtemps occulté, apparaît à nouveau au grand jour. » voilà qui glace le sang, qui forcément rappelle ce qui se passe actuellement chez nous et dans les pays voisins. Ces migrants que l'on refuse d'aider. Forcément on y pense... Mais idiots sont ces têtes bien pensantes et antisémites qui pensent que le pays se redressera... Si la situation s'améliore un temps, elle se détériore de plus en plus. La couronne s’effondre et peu à peu le peuple commence à se dire que finalement les juifs n'étaient pas si problématiques que cela. 

“ La réunion offrait un spectacle insolite. Léo Strakosch, qui se trouvait là, constata que jamais encore il n'avait vu autant de barbus ni entendu autant de « Heil ! ». Un autre décor, et on aurait pu se croire dans une réunion de paysans tyroliens à l'époque d'Andreas Hofer. Le sexe féminin était lui aussi largement représenté, mais ce n'étaient certes pas les femmes les plus charmantes que Vienne eût à montrer. Salué par un « Heil ! » unanime, le pharmacien Njedesjenski ouvrit la séance avec la constatation que les choses ne pouvaient pas continuer comme ça. Il évita soigneusement d'établir un rapport entre la situation critique, la cherté de la vie et l'expulsion des Juifs, mais affirma être un nationaliste-allemand fervent et soutint que le fait que l'Autriche ne puisse pas se rattacher à l'Allemagne était seul responsable du déclin lamentable de Vienne. Ce à quoi un ouvrir répliqua, au milieu de l'hilarité générale : « Nous n'avons plus aucune chance de nous rattacher, ou bien croyez-vous que les Allemands sont aussi crétins que nous et qu'ils vont flanquer leurs Juifs dehors ? » ”

Désormais installés dans d'autres pays, c'est l'Autriche qui est exclue des échanges avec les autres pays. Puisque la loi le stipule, l'Autriche ne doit pas traiter avec des juifs, et aucun juif ne peut mettre un pied dans le pays sous peine d'être condamné à mort. Or ils sont à la tête des banques, dans le domaine du luxe, du textile etc. La colère gronde au sein des familles, des commerces. Et le cher chancelier et ses sbires ne sont plus en odeur de sainteté. Ressemblance frappante encore aujourd'hui avec nos voix politiques. Nous voyons, élisons ceux que nous pensons œuvrer pour le pays, avec conviction nous soutenons et puis nous déchantons, contestons, nous soulevons contre nos propres choix. 
Mais dans cette ville sans juifs désormais un homme agit dans l'ombre, français sur le papier. Il placarde des affiches, des phrases virulentes pour que la population se soulève. La résistance. Cet homme, nous l'aurons déjà rencontré au cours de ces pages. Sous un autre nom. Il sera celui qui ose malgré le danger. Il sera le courage pour un peuple qui n’en a pas ou peu.

La ville sans Juifs n’est évidemment pas un récit que l’on lit pour son style ou pour sa fouille des personnages mais pour sa vision globale d'une nation, d'un peuple et de la montée des extrêmes. Tout au long de ma lecture je me suis dit quel incroyable roman de demain pour l’époque et d’hier pour aujourd’hui. Glaçant. Sa force, si j’ose dire, c’est cette prophétie.  
Et il ne sera pas si difficile d’y voir des parallèles avec notre monde actuel : la politique, les migrants, la religion. Autant de sujets qui créent aujourd’hui encore la discorde et la haine.

Si La ville sans juifs a été un best-seller comme la plupart des livres de Bettauer, il n'aura malheureusement pas empêché la haine, l'inhumanité, l'antisémitisme de triompher. Et assurément, si Bettauer avait vécu jusqu'à voir la haine envahir l'Europe, il se serait battu contre l'oppression, il aurait dénoncé sans relâche. Il aurait résisté. Au nom de l'Homme. Et de la liberté. J'en suis convaincue.

Commentaires

  1. J'avais failli le lire celui-ci... Je suis certaine, en effet, que c'est un texte très fort.

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    1. À l'occasion si un jour ta PAL déborde moins, peut-être ouvriras-tu ce texte qui ne laisse pas indemne.

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  2. Je crois que je l'ai déjà vu sans m'y attarder mais j'aurai du finalement. J'espère qu'il sera réédité en poche aussi.

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    1. Je ne saurais te dire s'il sera édité en poche mais ce serait effectivement une bonne nouvelle, ça permettrait peut-être d'ouvrir ce texte à un public plus large.

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