Laissez-moi de Marcelle Sauvageot : grande claque sur un thème universel

Laissez-moi
Paru aux éditions Libretto - 144 pages

Si la force féminine devait porter un nom elle pourrait porter celui de Simone Veil bien sûr, Charlotte Delbo bien sûr, et toutes ces femmes qui ont tant marquées par leurs convictions et leurs déterminations mais elle pourrait porter aussi celui de Marcelle Sauvageot. Figure oubliée à plusieurs reprises après la parution de cette œuvre – rééditée chez Phébus (Libretto), magnifiquement préfacée par Elsa Zylberstein et notée par Charles Du Bos et Jean Mouton – ce court texte dégage une force rare et sincère qui plus de 80 ans après n’a pas pris une ride.


“ Rien n'est plus attachant que les faiblesses et les défauts : c'est pas eux que l'on pénètre l'âme de l'être aimé, âme constamment cachée par le désir de paraître semblable à tout le monde. Il en est comme d'un visage. Les autres ne voient qu'un visage ; mais soi, l'on sait à quel instant précis la courbe du nez, au lieu de continuer sa ligne idéale, se casse imperceptiblement pour dessiner un nez ordinaire ; on sait que, de près, le grain de la peau est gros avec des points noirs ; on a trouvé la tache des yeux qui par moments éteint le regard, et le millimètre qu'a, en trop, la lèvre pour être distinguée. Ces petits irrégularités, on a envie de les embrasser plus que les perfections, parce qu'elles sont pauvres et qu'elles font que ce visage n'est pas celui d'un autre. ”

1930, Marcelle Sauvageot quitte la capitale et son amant pour rejoindre le sanatorium de Davos. Elle a 33 ans et est atteinte de la tuberculose. Ce texte sera son premier et dernier. Un récit intime qui se transforme peu à peu en lettre d'adieu à cet amant qu'elle appelait "bébé" et qui lui apprend quelques temps après son arrivée qu'il se marie avec une autre. Dès lors, la lâcheté de l'homme transparaît. La douleur d'un cœur brisé se mêle à celle du corps. L'amour se brise et brise. La culpabilité de ne pas avoir su dire « je t’aime ».  Le sentiment d'une trahison mais surtout d’un abandon. Marcelle Sauvageot prend la plume pour se libérer de son histoire d’amour. Sous forme de lettres qu’elle n’enverra jamais à cet amant, c'est tour à tour les souvenirs, la colère, le désir et l'amertume que Marcelle inscrit sur ces pages blanches. Elle analyse, décortique finement, dans une sorte de monologue intérieur, sa relation avec cet homme dont l'on sait finalement peu de chose et qui rend ainsi son histoire universelle. 

Ce texte sera son salue, son moyen de ne pas sombrer dans le gouffre d’une peine palpable. Cet autre qu'elle pensait avoir inventé avec lui. Est-elle finalement la seule à l'avoir créé ? De cette analyse minutieuse, nous en retiendrons la force qui habite son auteure, la justesse incroyable à décrire ce que l’on ressent lorsque l’autre nous quitte. Mais aussi la détermination à ne pas se laisser à abattre. La maladie l’affaiblie, elle ne laissera pas l’amour la mettre tout à fait au tapis. De cet homme qui lui propose son amitié, Marcelle Sauvageot lui répond qu’elle n’en veut pas. Pour elle l’amitié était dans leur amour. Quelle amitié pourrait donc bien naître de cette rupture si ce n’est, pour lui, l’envie de se sentir encore aimé ? Voilà, l’égoïsme humain mis au grand jour par une femme au tempérament fort et assumé. Il aura fallu à Marcelle Sauvageot cette rupture pour oser voir le vrai visage de l’homme qui se tenait à ses côtés. Un homme qui ne la voyait pas telle qu’elle était mais comme il avait envie de la percevoir. Jusqu’à ne plus voir d’elle que son mauvais caractère en parti dû à sa maladie alors que « cette femme, il l'aimait parce qu'elle était forte, indépendante, riche d'idées personnelles [...] ». Ah, l’Homme sait si bien s’arranger avec « sa vérité » ! Un homme qui malgré l'absence de réponses, continue de lui écrire. Et il aura fallu à Marcelle Sauvageot cette rupture pour oser comprendre qu’à se donner entièrement elle se perdrait. Alors, elle a osé s’émanciper, se libérer – ironie du sort puisque la maladie gagne du terrain – des carcans de la société des années 30. Marcelle Sauvageot mourra de la tuberculose, dans ce même sanatorium, à 34 ans. Mais au moins, elle aura été libre.

“ Mais laissez-moi : vous ne pouvez plus être avec moi. Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. Ne croyez pas que m'offrir l'amitié pour remplacer l'amour puisse m'être un baume ; c'en sera peut-être un quand je n'aurai plus mal. Mais j'ai mal ; et, quand j'ai mal, je m'éloigne sans retourner la tête. Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l'épaule et ne m'accompagnez pas de loin. Laissez-moi. ”

Moderne, insolent et mordant pour les années 30, ce cri du cœur, plus de quatre-vingt ans après, résonne comme une évidence. Rien n’a changé. Ni le sentiment amoureux, ni l’état dans lequel il est capable de nous mettre. De cet absolu à vouloir donner le meilleur, le plus beau. De cet égoïsme à vouloir garder l’autre, le façonner. Mais là où nous, bien souvent nous sombrons au moment d’être quittés, Marcelle Sauvageot à cette force rare d’être capable de rester digne. Ainsi, elle nous fait comprendre que si l’amour blesse et brise, il ne peut détruire totalement. À nous donc de prendre conscience que ce qui peut nous sauver, c’est nous et d’oser nous étreindre nous-même. 

Laissez-moi renferme une telle puissance, une telle authenticité couplées à une rage de vivre autant que d’aimer qu’il s'inscrit pour moi dans la lignée d'un autre grand texte sur le sentiment amoureux : celui de Jana Černá, Pas dans le cul aujourd'hui. Tous deux résolument féminins et féministes, ces deux œuvres résonnent par leur force et leur pertinence sur la vision de l'amour, de l'autre, du désir. L’une est une lettre d’amour enflammée, l’autre une lettre d’adieu apaisée. L'amour sinon rien, en somme.


Commentaires

  1. Je ne connaissais pas mais je me laisserais bien tenter si un jour j'ai le temps et l'occasion!

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