Roman noir d’Agnès Michaux : jeux de rôles et d’ombres

Agnès Michaux
Paru aux éditions Joëlle Losfeld en avril 2018
240 pages

Certains auteurs rentrent un jour dans votre palmarès pour ne plus en sortir. Agnès Michaux depuis ma lecture de Journée exceptionnelle du déclin de Samuel Cramer fait partie de ces auteurs. Elle me l’avait confirmé avec Système à la rentrée dernière, elle me le confirme de nouveau avec Roman Noir paru cette fois aux éditions Joëlle Losfeld. 


« Observer, comprendre, agir.
Bien sûr, observer pour agir. Mais en se regardant, elle pense que certains êtres n'observent que pour se souvenir, archiver, conserver. Alice Weiss sait qu'elle est faite de ce drôle de bois-là. Pour rire, elle se dit qu'il faut bien quelqu'un pour ranger les morts. Mais ce n'est pas si drôle. Porter des cadavres sur ses épaules n'est pas si drôle. Elle se regarde. L'observation primordiale. Elle est en vie. Sourit. La vie, cette chose que nous reconnaissons sans la voir. Cet invisible qui fait l'unanimité. Elle s'arrête là. Diverge. Ne sourit plus. Être en vie est une chose. Être vivant, une tout autre chose. »

Dans un lieu imaginaire – la presqu’île de Pondara – à une époque futuriste où les dépressions sont interdites et où la sécheresse règne en maîtresse sur l’île, Alice Weiss, une écrivaine qui a connu un certain succès lors de son premier roman mais qui ne parvient plus depuis à écrire, débarque sur les lieux de ses souvenirs qu’elle espère fertiles à sa créativité. Mais pour cette jeune femme qui ne semble pas franchement avoir beaucoup de chance dans sa vie, le voyage commence plutôt mal. Un passager dans l’avion se fait insistant, lui parlant de littérature et d’une certaine auteure de best-seller. De quoi remuer le couteau dans la plaie. Pour s’en débarrasser, Alice prétend être Celia Black, la fameuse auteure à succès et profite de ces quelques délicieux moments pour se glisser dans la peau d’une autre. Celia, anagramme d’Alice. 

Seulement voilà, Alice est accueillie comme si elle était Celia Black. Le jeu se referme sur elle, le joli cygne blanc prend l’allure du cygne noir. Dans la peau d’une autre. Lunettes de soleil sur le nez. Tenues luxueuses. Fêtes jusqu’au bout de la nuit. Celia ou plutôt Alice se demande jusque quand elle sera capable de poursuivre ce petit jeu. Pourquoi et comment Baby et Erythie qui hébergent Celia chaque année, ne se rendent compte de rien ? Et Princess, cette amie de Celia ? Quand la véritable Celia reviendra-t-elle ? Peut-être jamais… Car un corps est repêché sur à la Pointe des Morts, mais est-ce celui de la véritable Celia ? Puis c’est au tour du chien du domaine, Maât, d’être retrouvé mort. Ça commence à faire beaucoup sur cette riviera d’habitude si tranquille. 
Tandis que l’intervenant-chef Fritz Kobus commence à avoir de sérieux soupçons, Celia/Alice commence, elle, à souffrir d’achromatopsie. Mais elle ne change rien à ses habitudes malgré les dangers, les fêtes rythment sa dolce vita. La luxure et l’ivresse s’invitent partout. Et le journal local L’Horizon s’en donne à cœur joie…

« Il est vrai que, parfois, le nom que l'on porte peut finir par ressembler à un vieux manteau qui a trop attrapé la poussière. La poussière, ce sont tous ces avis, ces préjugés que les autres ont de vous. On finit par ne plus savoir à quoi ressemble son manteau. Alors, on enfile un nouveau, tout beau, tout propre, mais c'est l'autre qu'on aimait. On se console en jouant la créature en manteau neuf, mais c'est une affaire sérieuse, au fond. Bigrement sérieuse. Violente aussi. La violence d'avoir abandonné ce à quoi on tenait pour des raisons qui nous échappent. La violence d'être acculé au déguisement. Mais on ne dira jamais la vérité. [...] Bref, on a beau faire des pirouettes, c'est toujours la même putain de lèpre qui vous ronge le cœur. »

Agnès Michaux a ce talent pour faire fluctuer les ambiances, les atmosphères pesantes et les écritures multiples dans un même livre. La lire c’est découvrir à chaque nouveau roman un nouvel univers, elle fait sans cesse le grand écart et rien ne semble l’effrayer. Indéniablement, elle est une auteure aux mille visages et c’est un pur régal.  

Avec Roman noir, elle signe peut-être son roman le plus cinématographique. Celui des vieux films en noir en blanc. Celui qui nous tient en haleine sans en avoir l’air, mais dont il impossible de décrocher nos yeux. Celui qui nous intrigue car l’on veut connaître où l’auteure, et j’ose ici, où la scénariste car c’est ce qu’est Agnès Michaux, nous embarquera. 
En lisant Roman noir, je n’ai pu m’empêcher de ressentir la même chose, la même tension qu’en voyant Eve de Joseph L. Mankiewicz. Ces jeux d’ambition et de manipulation. Jusqu’où cette mascarade ira-t-elle ? Jusqu’à quel point le personnage est capable d’aller et de tromper les autres ? Transposé au monde littéraire, les questionnements restent similaires. Comme Mankiewicz, Agnès Michaux jongle avec les apparences, les mensonges. L’accession à la célébrité, les manipulations, les morts mais aussi les douleurs qui poussent à de tels actes. Elle joue magistralement avec le réel et l’emprunté pour aborder la question de l’identité – sa légitimité ou son imposture –  et celle de la création. Et nous lecteur, devenons à la fois spectateur de ce ballet noir grâce aux pouvoirs des descriptions servies par une langue exigeante, aux dialogues foisonnants et aux tourments semblant être appuyés par une voix off mais aussi un pion dans le grand jeu d’Agnès Michaux...

« Elle s'enfonce.
Les vagues qui cinglent frénétiquement les rochers la happent, l'enroulent, la tournent et la retournent, la déchirent, la tirent vers les profondeurs, condamnant toute tentative de retour à la surface. L'eau presse contre cet être perméable, cherche les orifices, pénètre, s'insinue, envahit. La dernière inspiration, profonde, a signé la victoire de l'eau sur l'air, en lui ouvrant la porte. L'inondation est venue par le souffle. L'instinct de vie a fait entrer la mort.
La mer, à présent, joue les plafonds hydrauliques. Elle descend, elle écrase. Le cœur a cessé d'y croire. Le disque ne tourne plus, la musique s'est tue. »

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