Maria d'Angélique Villeneuve : une question de genre

Maria de Angélique Villeneuve
Paru aux éditions Grasset - 180 pages

Il y a des thèmes comme ça qui tiennent particulièrement à cœur. On ne sait pas trop pourquoi. Enfin si, dans le fond, on le sait mais qu’importe. Le thème qu’aborde Angélique Villeneuve dans Maria fait partie de ceux qui me touchent. Un sujet un peu tabou, un peu mal vu, un peu trop osé diront peut-être certains. J'ai tendance à penser, un sujet important.  


“ A ses pieds, masse sombre sur le brun tapis, la robe, comme une morsure noire. ”

Elle s’appelle Maria, elle est tout juste grand-mère. Une quinquagénaire heureuse. Complice. Avec Marcus ils ont leurs habitudes, leurs rituels. Regarder les oiseaux, doucement, chuuut, délicatement pour ne pas les effrayer. Maria profite de ces instants précieux qu’elle grappille malgré une relation tendue entre elle, sa fille Céline et son gendre Thomas. 
Un jour, au loin, Maria a vu Céline accompagnée d’une petite fille. Une jolie robe qui vole au gré du vent. Elle virevolte. Elle s’approche. La petite fille court dans ses bras. Elle comprend. Elle reconnaît. 
Marcus qui se fait appeler Pomme. Mais Maria ne dit rien. Elle ne veut pas briser ce lien précieux. Maria se tait. Contrairement à William son époux, le beau-père de Céline. Il ne supporte pas ce nouveau mode d’éducation, cette idée de non genre, d’enseignement à la maison.  Et quand Céline accouche de son deuxième enfant, appelé Noun, et refuse de leur communiquer le sexe, s’en est trop. Il part. 

“ De longs soupirs s'échappent d'elle, qui ne disent rien de bon. Tant de choses, dans cette maison et au-delà, lui sont incompréhensibles. Sa fille est partie d'elle. Sans que Maria sache pourquoi ni depuis combien de temps, elles se tiennent à des kilomètres l'une de l'autre. A des kilomètres et à des années. De quoi les mères sont-elles donc coupables ?Céline et Thomas, avec leurs enfants pour otages légitimes, forment désormais un monde séparé du sien. Une île autonome. ”

Maria seule. Maria sans repères. Maria le cherche un temps. Et puis abandonne. Elle est mise à l’écart, ne peut voir Noun seule. Ne peut changer Noun. Au salon de coiffure, où elle travaille, les clientes veulent savoir, fille ou garçon ? Bébé. Le bébé. L’enfant. C’est l’incompréhension partout autour d’elle et même en elle. Maria souffre de cette exclusion. Maria souffre de ce que les gens disent. Mais Maria ne dit rien. Et s’accroche. 

Tout en finesse, sans aucun jugement, Angélique Villeneuve soulève la question des choix de vie que l’on ne comprend pas toujours. La question du genre. Du sexe. De ce qui le compose, le définit au-delà de ce que le corps humain laisse transparaître. Notre besoin de tout mettre dans des cases. De ce que la société impose ou ce que nous imposons à la société. Parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ou presque en Occident. Alors qui sont ces gens qui veulent tout changer, tout révolutionner ? Et pourquoi d’ailleurs ? Le sexe a-t-il une quelconque importance pour aimer ? Le libre arbitre selon Angélique Villeneuve donne à réfléchir sur tout cela et à ouvrir nos esprits. 

“ Elles les appelaient fanatiques, apprentis sorciers, irresponsables, elles les appelaient criminels.
Elles disaient, après les familles d'homos, voilà ce qu'on a aujourd'hui.
Elles disaient, attends, c'est pas possible, ça doit plutôt être le bébé, qui est mal formé. Elles disaient il paraît que ça existe, les enfants sans sexe, ou avec trop de sexes. Ça avait un nom, elles ne savaient plus. [...]
Elles disaient, moi, d'accord, je vais faire un gosse et puis quand il naîtra, ce sera ni un garçon ni une fille : ce sera un pingouin.
Elles riaient de nouveau, et plus fort. [...]
Elles riaient de Noun, de Marcus, de Céline et Thomas. Elles riaient de Maria. Riaient sans savoir qu'on aurait pu les ébouillanter, les scalper, les griffer, les cogner, arracher leurs cheveux pour faire cesser leurs rires et leurs paroles.”

Mais c’est aussi le lien du sang qui prédomine dans ce roman. Maria, bourrée d’amour envers les siens, silencieuse, va tenter de les comprendre ces choix, de les appréhender. Même si cela signifie faire face à la cruauté et l’agressivité des autres. D’un revers de la main, elle balaye les idées préconçues pour sa famille, pour Céline, pour Marcus, pour Pomme, pour Noun. Pour elle. Elle se bat par amour. Et sa force est belle. Ne vous fiez pas à son silence, les combats sont parfois intérieurs. Et on s’attache à elle, comme on s’attache à l’importance des propos tenus par tous dans ce roman. Et on s’émeut pour Maria. Avec elle. 
J’avais envie, moi aussi, de regarder les oiseaux avec elle. J’avais envie, moi aussi, de poser ma main sur son visage. Le caresser. Oui, j’ai aimé cette femme silencieuse, parfois passive. Je l’ai aimé, probablement parce que dans beaucoup de ses traits, je la connais. Je la reconnais cette femme, cette jeune grand-mère. 

En refermant Maria, on se dit qu’il y a tant de chemin à parcourir pour faire bouger les lignes de nos sociétés conservatrices, de nos mentalités étriquées. Et si les choses sont loin d’être gagnées, le roman d’Angélique Villeneuve a au moins le mérite de s’y intéresser et peut-être, je l’espère, de donner matière à réfléchir et faire évoluer un peu les choses. 

Commentaires

  1. Nicole avait aussi écrit un billet très élogieux sur ce livre, dont le sujet est vraiment intéressant. Et le traitement assez surprenant.

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