Le corps des hommes d’Andrew McMillan : virilité, intimité et fragilité masculine

Le corps des hommes
Paru aux éditions Grasset - Collection En lettres d'Ancre
Février 2018 - Traduit par Philippe Besson

Il y a quelques semaines lors d’un passage en librairie, je m’arrête sur cette couverture, sur ce titre. L’objet m’intrigue, je l’ouvre au hasard, au début, et je tombe sur ce poème qui s’intitule « Uriner ». Ma curiosité est piquée. Je le repose, je le note. Et puis, lors d’une virée parisienne, je suis attablée à un café, je discute avec un éditeur. Je lui raconte. Je repars avec le livre. Dans le train de retour, je ne patiente pas plus longtemps, j'ouvre Le corps des hommes et c’est une évidence. 

“ on nous apprend à dire à notre corps qu'il est beau
on nous apprend à ne pas porter de jugement
quand le souffle vient à manquer
dans la chaleur sèche de juillet nous poussons notre corps au-delà
de ses limites habituelles      mettons notre ossature à l'épreuve jusqu'à
        ce que nous ressemblions
à un bouquet d'herbes folles      ivres de notre propre abandon ”

On parle souvent du culte de la minceur chez la femme, c’est devenu une obsession dans notre société. Minceur à tout prix, salle de sport, fesses rebondies, ni vergetures, ni cellulite. Hauts les seins ! Qu’ils soient fermes et bien ronds ! Et surtout qu’il y ait quelque chose à prendre entre les mains. La société le laisse à penser, c’est ainsi que les femmes peuvent plaire, faire fantasmer. Publicité, podiums, films pornos. C’est la norme. De qui, de quoi, ça… Je pourrais m’étaler longtemps sur le sujet et vous pourriez aussi vous dire, qui est-elle, la petite mince pour parler de ça ? Mais je ne suis pas là pour créer le débat, c’est un autre sujet, un autre combat aussi je crois et ce n’est pas l’objet de ce livre. Enfin pas tout à fait. Car pour une fois parlons des hommes, leur corps à eux. J’ai souvent cette conversation, cette conviction aussi qu’on n’en parle jamais, qu’on évince le corps de l’homme au profit de celui de la femme. Qu’on occulte le désir, le ressenti, la jouissance masculine au détriment de ceux de la femme. Prétendant que chez elle c’est plus complexe, plus mystérieux. Avec ça non plus, je ne suis pas d’accord. L’homme mérite que l’on se penche sur son corps si j’ose dire. Et Andrew McMillan y parvient merveilleusement bien dans son recueil de poésie Physical (récompensé par plusieurs prix dont le Guardian First Book Award) et paru aux éditions Grasset en version bilingue sous le titre Le corps des hommes.

J’ai une connaissance en anglais proche du néant (l’image même du bon cliché français) et pourtant le fait que cette édition soit bilingue a toute son importance. Pour le son, la musique. Ceux qui me connaissent savent à quel point je suis sensible à la musicalité d’un texte, des mots qui s’enchaînent, s’apprivoisent, se déchaînent (et c’est parfois ce qui passe au premier plan pour moi). Et ceux qui manient la langue de Shakespeare apprécieront d’autant plus cette spécificité. Mais la langue est aussi belle, aussi pure en français grâce au travail de traduction effectué par Philippe Besson qui parvient à extraire toutes les sensations et les émotions palpables durant notre lecture.



Lorsqu’on ouvre le recueil on comprend instantanément que l’on va vivre quelque chose d’intense. Difficile d’en être autrement quand le premier poème démarre avec la bible en fond, une réinvention biblique en réalité, Lutte de Jacob avec l’ange. Cette fois pas de lutte entre le corps et l’esprit, le bien et le mal, pas de défiance juste le combat des corps, d’une rencontre sexuelle. 
Andrew McMillan, à tout juste trente ans, est doté d’un talent fou pour décrire l’homme, sa chair, son animalité, sa tendresse, ses pulsions. Mais il l’est tout autant pour décrire ses doutes, ses complexes, sa solitude, ce culte du corps dans la communauté gay, sa recherche et sa soif de sexe. La séparation des corps. Sa souffrance. Les empreintes laissées dessus. L’errance des corps masculins. Quand les lumières s’éteignent, parfois. Et puis les questionnements. Aussi essentiels qu’ils le sont pour la femme. A-t-il un sexe assez grand ? Comment est celui de son voisin dans l’urinoir à côté de lui ? Comment vont réagir les corps quand ils regardent un porno ? Les muscles sont-ils assez saillants ? Est-ce qu’il est assez homme, mâle, viril ? Qu’est-ce qu’être un homme au 21e siècle ? Et un homosexuel ? En quels termes une mère parle-t-elle des hommes à ses filles ? Est-ce que les hommes savent faire le deuil ?  

“ mon lit me manque      qui ne peut servir
à accueillir l'amour de quelqu'un d'autre      je veux que ce qui est à moi
ne soit rien qu'à moi       je ne veux pas d'un monde où les autres
obtiendraient tout ce qu'ils convoitent 
je me souviens      un jour      au réveil d'avoir jeté un coup d'oeil
à la fenêtre de mon amant
depuis une chambre qui n'était ni la sienne ni la mienne      perdu
à peu de chose près              l'ardeur engagée 
dans      le va-et-vient
et dans le ruissellement
manque d'un désir joyeux       elle est
reproductible toutes les nuits 
je débande à force de trop réfléchir      on retourne
à la cabine pour essayer à nouveau
et mes doigts noués autour de ta gorge      je commence lentement
à construire une ville jamais imaginée auparavant 
je joue à un être un autre      je te jette à terre      je t'embrasse
de là où ma main est accrochée jusqu'à l'endroit où la tienne l'est
je m'évertue à être ce qu'on attend de moi       mais cette tentative
échoue à se concrétiser pleinement 
et je m'adosse au mur       les épaules
rentrés      et j'ignore si les victoires
que j'entends à travers le mur sont réelles       tu vacilles
à tout le moins 
nos langues parlent pour nous et nous restons plantés là
torse contre torse       comme deux guerriers vaincus
ayant échoué à faire ce qu'on attendait d'eux        Gunn avait raison
leur peau devient insensible      ils se rhabillent pour repartir  
c'était pour une nuit et c'est tout
il ne reste rien que l'odeur chimique
de qui s'est lavé       le regard gêné
le corps impeccable       ils retardent le moment de l'au revoir 
je quitte les lieux       je rentre chez moi dans le petit matin
la pièce continue de se jouer sous mes pieds
la nuit a été avalée      le soleil est bas      le soleil
ne trouve plus la force de briller à nouveau 

On se laisse porter. Les mots sont parfois crus, souvent tendres. Photographies écrites. Dans les rues, les pubs, les lieux de vies, les lieux de sexe d’Angleterre. On se laisse porter par ce regard de l’homme sur l’homme. Qui parfois enlace l’homme qui urine, là, au matin, dans la salle de bain. Moments intimes. Cartographies des corps. Mais il n’y a pas que l’homosexualité ici, c’est plus profond, plus universel. C’est le corps de l’homme dans son entièreté. La chair, l’esprit. 
J’ai vibré, dévoré les mots, le corps. Goûté l’essence. Dans un rythme entraînant que l’auteur casse parfois en plein milieu comme pour reprendre un souffle. Pour y aller, pour plonger, pour s’y perdre. Ou pour laisser place à une sorte de construction libre. Selon que l’on s’arrête ou que l’on poursuit, l’interprétation change, l’idée évolue. Alors parfois je n’ai pris que des petits bouts, ou des phrases en italiques, je les ai assemblées et alors j’ai découvert un autre poème. Il suffit de prendre son temps. D’oser jouer. Double lecture aux multiples beautés. De ces beautés mouvantes qui laissent libre cours à notre propre errance. En lisant Le corps des hommes, je pense que nous ne sommes pas seulement spectateur, nous avons notre rôle. Notre propre place dans ce recueil. Que l’on soit un homme ou une femme.

“ tu pensais que tu savais comment les hommesétaient supposés accomplir un deuiltu pensais que tous les hommes se sentaient éloignés de leur pèretu pensais que tous les hommes accomplissaient leur deuil comme        le font les femmes ordinaires en Grècehabillées de noir et qui répètent le pain ne va pas se faire tout seultu pensais que les hommes se contentaient de continuerquand ton père s'est écroulé devant tes yeuxpersonne ne t'avait expliqué comment le réparer ”

Commentaires

  1. Réponses
    1. Ahhh alors là tu ne sais pas à quel point ça me fait plaisir ! :-) il est tellement sublime ce recueil.

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  2. C'est d'abord la magnifique photo en noir et blanc qui m'a attirée... et qui d'ailleurs rend si justement hommage à ces corps d'hommes, dont il est question ensuite. Ta chronique m'a convaincue moi aussi, je n'ai désormais plus qu'une hâte : plonger au coeur de ce texte dont je n'avais jamais entendu parler auparavant. Merci pour le renouveau que tu apportes au milieu des têtes de gondole vues et revues !

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    1. Alors ça c'est vraiment un beau commentaire. Merci beaucoup. J'essaye de varier au maximum. Bien sûr, je lis forcément des "têtes de gondole" mais j'aime aussi aller vers des univers qu'on ne voit pas partout. D'autant que les gros, très connus, je les crains parfois un peu et je me dis qu'ils n'ont pas forcément besoin de moi en plus. Et si je peux à mon petit niveau donner envie de lire d'autres choses alors j'en suis très heureuse. J'espère en tout cas qu'il te plaira. Et je scrute ton avis avec impatience :-)

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