Les nouveaux anciens de Kate Tempest : Et si nous étions notre propre Dieu ?

Les nouveaux anciens
Paru chez L'Arche Editeur - 64 pages

Kate Tempest est l’artiste dont on parle beaucoup depuis plusieurs mois. Parce que cette rappeuse, slameuse au talent indéniable connaît un véritable succès autour de son roman Ecoute la ville tomber paru chez Rivages. Ce n’est pas de celui-ci dont je vais vous parler mais de ce long et magnifique poème, Les nouveaux anciens, qui a reçu le prix Ted Hughes et est paru en 2017 chez L’Arche Editeur. Un texte qui m’a laissée à terre. 


« Nous avons la jalousie
et la tendresse, les malédictions et les dons.
Mais la détresse d’un peuple qui a oublié ses mythes
et imagine que d’une manière ou d’une autre il n’y a que
     maintenant,
triste affliction,
faite d’inquiétude et d’isolement –
mais la vie dans tes veines
est divine, héroïque.
Tu es né pour être grand ;
tu dois le croire.
Le savoir.
Le puiser
dans les larmes des poètes. »
C’est tremblante que j’ai refermé ces soixante pages, la sensation en lisant Les nouveaux anciens d’avoir participé à une sorte d’incantation, hypnotisée par ces paroles chargées de vie, d'humanité. Et pour être tout à fait franche ça fait du bien, ça vous remet les idées en place. Ça vous ouvre les yeux si vous les aviez à demi fermés.  
Entre poésie pure, prose, flow et discours engagé, Kate Tempest mélange les genres. Elle frappe fort, chaque mot est un coup d’épaule et à force de se les prendre – et même si on finit par les voir venir, on ne peut y échapper – on tangue, on perd l’équilibre. Kate 1 – Nous (en tout cas moi) 0. 

« Elle a tenté d’y mettre un terme, puis s’est réveillée
        brûlante de fièvre,
malade d’amour, elle ne tient pas en place,
elle s’apprête, panique, excitation, frisson,
elle se rouge à lèvres dans le taxi, elle est au bar de l’hôtel,
elle a bu un verre ou deux, elle sourit, effleure, cette nuit
ni épouse ni époux, cette nuit
juste nous, juste ceci, écrase-moi, achève-moi,
cette nuit, aime-moi. »

Avec un rythme qui n’appartient qu’à elle, que l’on suit sans sourciller, à voix haute, essoufflé, elle met en lumière ces héros ordinaires : huit personnages singuliers, désenchantés, paumés qui errent dans Londres, de bars en bars parfois. Parce que l’amour ça pulvérise, ou plutôt le non-amour, le désamour. Parce que le monde ça brise les rêves. Amères désillusions. Ils sont jeunes ou moins jeunes, ils vivent comme ils peuvent. Le cœur écorché. Kate Tempest n’a pas peur de montrer la faiblesse de l’Homme, au contraire cette faiblesse est essentielle, elle compose le mythe que nous sommes. De la naissance à la mort. De l’ombre à la lumière. A tout âge, l’Homme hissé en Dieu. Qu’importe les épreuves, les blessures, la violence, les Dieux de l’Antiquité n’avaient-ils pas des failles ? N’étaient-ils pas vulnérables comme nous le sommes ? 

Lire Les nouveaux anciens c’est prendre conscience de la pureté, la simplicité de l’âme humaine avec ses imperfections, sa violence mais sa lumière aussi. Une pluie de mots qui envoûte et la sensation, en refermant la dernière page, d’être entré dans une transe incontrôlable. Un peu comme lorsqu’on sort d’un concert, trempé d’avoir dansé, chanté ou d’avoir simplement fait corps avec un son, une voix, une présence. Ici, ce sont ceux de Kate Tempest.

« tout le monde est un dieu, pas de rois, pas de couronnes,
juste nous, un être, infini et sacré,
dieux, paumés, esseulés,
écrasés, stressés, éteints, enragés,
torchés… Rien n’a changé : nouveaux anciens. »

Une lecture à compléter avec ...

Kate Tempest évidemment !
Pas de son durant la lecture si ce n'est celui de votre propre voix qui lit la poésie de ses mots. Par contre, après, écoutez Kate, vivez Kate, laissez-vous envahir par sa voix.
Globalement tout est à prendre dans son répertoire mais laissez-vous porter par son dernier album en date Let Them Eat Chaos. Frissons garantis.

Commentaires