Un loup pour l’homme de Birgitte Giraud : la guerre d’Algérie à hauteur d’Homme

Brigitte Giraud
Paru aux éditions Flammarion en août 2017
250 pages

Il semble que les récits sur l’Algérie et plus précisément la guerre d’Algérie soient en vogue si j’ose dire en cette rentrée littéraire. J'avais envie de m'y attarder, les Matchs de la rentrée littéraire organisés par Price Minister sous la houlette de supers blogueuses m'en ont donné l'occasion.
Brigitte Giraud, née à Sidi-Bel-Abbès à la fin de la guerre, revisite son histoire familiale, mettant en scène à travers des personnages fictifs ceux que l’on peut aisément penser être ses parents (ou s’en rapprochant très fortement) pour nous offrir un récit d’une belle sensibilité sur une période douloureuse mais aussi tabou de notre Histoire. 

“ Il dort, on ne peut pas dire tranquillement, mais sans doute pour oublier qu'il a sur les épaules beaucoup plus de choses qu'il ne peut en supporter. Et que la guerre à laquelle il va se livrer est comme l'histoire qui se défait, même si personne, au milieu de l'année 1960, n'accepte de voir les choses ainsi. ”
Printemps 1960, Antoine a vingt ans lorsqu’il est réquisitionné pour la guerre d’Algérie. Un conflit, un pays, un combat dont il ignore tout. La jeunesse qui coule dans ses veines va alors être relégué au second plan. Il faut grandir, porter les valeurs de la France sur cette terre inconnue. Abandonné Lila, sa jeune épouse enceinte qui hésite à garder un enfant qui ne connaîtra peut-être jamais son père. 
Ne sachant se battre et ne voulant pas mourir sur la ligne de front, Antoine demande à rejoindre le corps des infirmiers pensant ainsi éviter l’horreur, la barbarie et le danger. Mais il est bien loin d’imaginer que la guerre s’immisce partout, peu importe la position et le poste que l’on occupe. Voir les corps et les âmes brisées par la monstruosité des combats, Antoine ne peut l’envisager. Jusqu’à son arrivée sur place. Jusqu’à ce qu’il fasse la connaissance d’Oscar, un jeune homme hospitalisé, amputé et enfermé dans un profond mutisme. Chaque jour, Antoine va prendre soin de lui. Changer ses pansements, masser le moignon, tenter de lui faire retrouver l’envie de se lever, de se confier. Une rencontre qui le changera à jamais. 
“ Accrochée à Antoine, elle abandonne son visage à l'air qui le fouette, elle ne prend garde à rien. Elle veut bien avoir mal, elle préfère souffrir, sentir son dos qui lance des pics, et son ventre qui se crispe à chaque nouvelle accélération. Elle espère que quelque chose va arriver, qui va la délivrer. Elle refuse d'être qui elle est, Lila, vingt-deux ans, un bébé prévu pour l'automne et un mari bientôt confisqué. ”
Lorsqu’il n’est pas en tenue blanche, Antoine remet ses vêtements militaires. Il visite le pays, part voir la mer, fume des cigarettes au fond du camp avec ses collègues, avec des « Harkis ». Comme un simple touriste. Toujours en pensant à Lila qu’il aimerait retrouver. Leurs échanges de lettres sont la bouffée d’oxygène qui le rappellent à son monde réel. Mais Lila ne supporte plus la séparation, alors sur un coup de tête elle décide de le rejoindre en terre inconnue. Pour qu’ils s’aiment malgré et contre la violence. Pour que lorsque leur enfant naîtra, il connaisse son père. Mais se peut-il qu’Antoine soit toujours le même ? Lila a-t-elle une chance de retrouver sa place auprès de l’homme qu’elle aime ? Parviendront-ils en étant ensemble à trouver leur équilibre dans un pays ravagé par la folie des hommes ?

Avec minutie, Brigitte Giraud nous dépeint le quotidien de ces conscrits. Un quotidien fait de banalités mais aussi de peurs qui se font de plus en plus grandes à mesure que les mois passent, que la pacification déjà si trompeuse dans son appellation prend une toute autre tournure. Elle s’immisce à pas de loup dans l’esprit de ces jeunes appelés bousculés par des sentiments contradictoires sur ce qu’ils vivent et ce qu’ils découvrent. Quand violences et beautés d’un pays s’entremêlent au point de perdre tout repère du bien, du mal, du bon et du mauvais. Au point de ne plus savoir quoi penser. Libre arbitre bafoué.
Mais elle s’attarde également sur un autre point de vue important, celui des femmes de soldats. A travers Lila mais aussi Alcaraz (sa voisine) elle se fait mémoire de ces mères, filles, sœurs qui craignaient pour la vie de leurs hommes et de leur famille.
“ Alors que la guerre menace, que les rebelles et l'armée s'entre-tuent. Ils s'endorment dans l'inconscience de ce qui arrive, bercés par la folie d'avoir vingt ans. ”
Et s’il est important d’évoquer ces détails peu souvent développés j’ai néanmoins regretté les trop nombreuses (à mon goût) longueurs du récit malgré la richesse qu’il contient. Peut-être une question de rythmique ou d’articulation du roman, puisque les trois grandes parties qui le composent sont restées pour moi bien abstraites. Mais également, et c’est là tout le paradoxe, une sensation d’écriture détachée parfois. Mais il ne fait nul doute qu’il s’agit là d’un livre important dans la vie de l’auteure, et qu’il était essentiel de redonner voix à ces hommes et ces femmes qui ont perdu l’insouciance de leur jeunesse bien malgré eux. Et pour cela, Un loup pour l'homme vaut la peine d'être lu.

Un avis globalement partagé par Virginie du blog Les lectures du mouton. Quant à Bénédicte, aucune fausse note pour elle.

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