Son absence d’Emmanuelle Grangé : le tour de l’absence

Son absence
Paru aux éditions Arléa en août 2017
152 pages


Lorsque j’ai lu le titre de ce livre, je n’ai pas voulu en savoir plus. Hors de question pour moi de lire la quatrième de couverture ni même les avis de mes autres compagnons des 68. Parce que ce titre, il pouvait signifiait mille choses. Son absence. Deux mots et des possibilités infinies. Deux mots pour un mystère : que vais-je découvrir ?


1995, François Munch disparaît sans un mot, sans raison apparente. Il laisse dans l’interrogation ses parents Marguerite Wazemmes et André Munch ainsi que ses cinq frères et sœurs. Tous sont persuadés qu’il s’est octroyé des vacances prolongées. Mais le temps passe. L’inquiétude monte. Puis les années s’écoulent. Sans nouvelles. Sans un signe. Où est François ? Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette absence ? 

Vingt ans plus tard, François reste introuvable. Marguerite a pourtant fait appel à des détectives, sans succès. Puis le moment est venu de se réunir. Ensemble. Soudés comme on peut pour franchir les marches, non pas d’un hôpital pour prendre acte du décès ni même d’un notaire pour clôturer les dernières détails d’un testament qui leur permettrait peut-être de plus facilement tourner la page, mais d’un tribunal. Un tribunal pour notifier l’absence. L’absence d’un fils. L’absence d’un frère. 
« On a attendu une lettre, un coup de fil, le meilleur comme le pire de François. On a des souvenirs de François : François renvoyé de deux établissements scolaires, les dimanches piscine de François et André, François aux Glénans, François déguisé en fille, Sandrine déguisée en garçon, François en sport-études dans les Pyrénées, les colères de François, son refus du pécule Wazemmes - Marguerite atterrée, André ricanant. On a voulu mettre à la poubelle le carton de livres et de photographies de François après qu'on a pleuré, qu'on s'est consolé, qu'on a maudit François, Évelyne l'a récupéré. »
Mais comment y faire face ? Comment agir et réagir lorsqu’un fils, un frère (parfois jumeau) décide de partir pour ne plus jamais revenir ? Les sentiments se bousculent. Se heurtent. Les souvenirs habitent les cœurs. On tente de comprendre, de se rappeler un détail, un signe, un mot qui peut-être aurait pu mettre la puce à l’oreille. 
Tour à tour, Emmanuelle Grangé va faire s’élever les voix, les pensées, les doutes sur cette famille qui semble unie. Mais le brouillard est épais, les non-dits, les blessures et les secrets tenaces…

Sous la plume lisse et délicate de l’auteure, le lecteur découvre la tristesse pudique de Marguerite, Michel, Evelyne, Thierry, Sandrine, Joseph et … André, à sa manière. Figure paternelle et militaire à la conception bancale de l’amour, une conception qui m’a laissé sans voix tant je la connais bien. 
Ils essayent d’apprivoiser le vide. L’absence douloureuse. Entrecoupé de lettres griffonnées dans un carnet que François a envoyé à Sandrine, sa sœur jumelle, nous tentons, nous lecteur, elle sœur, de percer le mystère de sa fuite, de lire entre les lignes. Y a-t-il seulement une explication ? Est-ce bien là le plus important ? N’espérez pas trouver une réponse claire et explicite. Son absence n’a pas été écrit pour apporter une réponse. Il a été écrit pour évoquer les émotions liées au fantôme de l’absent. Pour saisir ses tranches de vie et dessiner les contours aux aspérités discrètes mais ancrées de cette famille qui s’émiette.
« François n'est pas allé plus loin que le Maroc. Évelyne en est sûre. Elle relit les carnets que François lui a envoyés il y a vingt ans. Elle loue un meublé à Tanger. Elle s'y rend dès qu'elle peut, elle y cherche et dénichera François.
Elle promettra au petit frère de ne rien dire aux autres. Elle ne voit pas encore très bien où ils se rencontrent. En tout cas dans un endroit bruyant de Tanger. Près de la fontaine du grand Socco ? Ce sera bien, ils éviteront les effusions dans la foule, ils resteront pudiques, cela va de soi. Après qu'ils auront marché jusqu'aux tombeaux Phéniciens, François finira par raconter pourquoi il est resté si longtemps absent sans donner de nouvelles, comment, à partir de la gare maritime de Sète, il a brouillé les pistes. Il parlera enfin à sa sœur, ils se seront assis sur les pierres face à la mer. Il ne la regardera pas, c'est difficile d'affronter l'inquiétude qui a ridé trop tôt le visage pâlot de la femme. Elle ne dira rien aux Munch ni à personne, promis »
En refermant ce court roman, j’ai d’abord pensé qu’il ne me resterait pas grand chose de cette lecture. Une atmosphère tout au plus. Et pourtant plus de dix jours après l’avoir refermé il me trotte encore dans la tête. Là, tapis dans un coin de mon esprit, les souvenirs se réveillent. Ils effleurent ma mémoire, me rappellent à la douceur de l’écriture et à la force du thème qui aurait pu se révéler casse-gueule. Et les questions suspendues, continuent de tourner. Car oui, c’est vrai, comment vivre lorsque l’absent est encore présent en vous ? Comment, alors que lui a décidé de partir sans se retourner ?

Commentaires

  1. Bon bah moi j'ai été trop curieuse, il fallait que je sache ce que c'était ces deux mots... :-)

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  2. C'est un sujet qui me taraude, je dois dire. Choisir de disparaître, du jour au lendemain. Les questions sans fin, l'impossible deuil pour ceux qui restent... Troublant.

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