Marée haute de Quentin Desauw : au cœur de la tempête humaine

Marée haute
Paru aux éditions Anne Carrière en mars 2019
172 pages

Marée haute, premier roman se déroulant dans le Nord de la France (dont est d'ailleurs originaire Quentin Desauw), ne pouvait pas m'échapper. Et autant le dire tout de suite, comme Olivier Adam et Lisa Balavoine, il a su m'emporter comme la houle, ce roman, sous fond de vies fracassées et profondément humain.


Il est un peu un anti-héros et comme tous les anti-héros il est follement attachant. Manu, est un jeune homme que la vie n'a pas épargné. Pris en charge par l'aide à l'enfance. Un père presque inexistant qui tentera un retour dans sa vie avant qu'un voisin le découvre « dans la cuisine, sur une chaise, la tête éclatée, comme les pétales d'un coquelicot. », « Maman » malade. Puis « La mère » dont on repassera pour une quelconque complicité ou un quelconque attachement. Plus jeune, c'est Julien qui le faisait tenir. Ce frère qui faisait régulièrement le mur pour se tirer on ne sait où. Jusqu'au jour où il s'est tiré pour de bon. Manu vit avec son souvenir. Son absence. Là-bas dans le Nord de la France, vous savez où les vents se déchaînent sur le littoral. Où La Manche voit traverser des milliers de migrants. Où la vie n'est pas vraiment toujours rose. 

“ On en bave, mais avec le temps, on reste. Comme tout le monde. On n'a plus que l'océan en tête. Ça sonne comme une obsession, une putain d'histoire d'amour. Des fois, on rentre chez soi en jurant que c'était la dernière et qu'on nous y reprendra plus. Mais le surlendemain, on est là, fidèle au rendez-vous, même si on en chie jusque dans sa chair. C'est plus fort que soi, on est contaminé. L'océan a toujours le dernier mot, s'il y a une chose sur laquelle je pouvais compter, c'est bien celle-là. ”

C'est proche de Dunkerque que Manu tente de vivre sa vie à coup de fumette, d'alcool, d'immeuble gris, de travail en mer aux côtés de ces hommes bourrus et taiseux, et de football, sa grande passion. Une femme dans sa vie ? Vous pensez bien... Les amours ne lui réussissent pas vraiment non plus. Pour combler le tout, cet homme nerveux et torturé s'est foutu dans un sacré pétrin. Chaque soir, ou presque, il devient passeur pour Les Cousins. Pour ne pas prendre en pleine gueule la misère de ces gens qui ont tout quitté pour essayer de rejoindre la terre promise, et pour ne pas s'attacher, il évite de nouer un quelconque lien avec eux. Il les fait traverser et rentre chez lui, allumer un joint. Tenter de dormir, quand Julien ne vient pas le visiter en rêve.

Manu, sans s'en apercevoir joue avec le feu et risque bien de tout perdre : son rêve d'être repéré par un sélectionneur, son logement, Caroline avec qui il entretient une relation complexe dont il se perd sur son corps à coup de reins... Mais parfois l'on croise de bonnes âmes sur la route. Des personnes qui aussi peu loquaces qu'elles soient vous prennent en sympathie, parce que vous leur ressemblez. Manu prendra peut-être enfin conscience que la mer aussi déchaînée soit-elle peut bercer le cœur d'un homme et qu'aider son prochain, autrement, peut être source d'apaisement.
Mais les vagues peuvent-elles indéfiniment rester calmes ?

“ [...] si l'État détruit mécaniquement les abris, les squats et les jungles sous prétexte d'humanité, de salubrité et de sécurité, c'est des foutaises, du pipeau. Il veut juste faire disparaître les migrants, qu'on les oublie, parce qu'ils font mauvais effet. Il faut se promener en ville pour voir que leur présence est carrément effacée. Les sites occupés sont rasés, nettoyés. Dessus, ils construisent des logements sociaux, des écoquartiers et tout le reste. [...] L'Europe est devenue un monstre, au lieu de s'appuyer sur des principes moraux, son projet ne repose que sur la seule chose concrète à sa disposition : l'économie, les chiffres et la paperasse. ”

Si j'ai d'abord pensé lire un roman sur la problématique des migrants sur ma terre d'origine, j'ai bien vite pris conscience qu'il serait question de quelque chose de plus profond. De plus tourmenté. De plus générationnel. Quentin Desauw, avec beaucoup de talent et de sensibilité, aborde la marée haute multiple. Au-delà de la définition que nous lui connaissons tous. Marée haute par Quentin Desauw c'est d'une part la hauteur maximale de la mer durant un cycle et d'autre part le niveau de plus en plus élevé de migrants en recherche d'une terre d'accueil et la hauteur maximale des émotions qui submergent le cœur d'un homme.
Il est ce roman des désillusions d'une jeunesse, de la recherche de sens lorsqu'on a été malmené par la vie. Il est la prise de conscience d'un monde hors de notre portée. Point de grandes envolées ici, le style est brut, imagé, laisse place aux silences. A l'entre-deux lignes avant de nous asséner un coup en plein ventre par une phrase qui sonne terriblement juste. On serre les mandibules, on encaisse, on trébuche, comme cet anti-héro inconscient de sa force. 

Marée haute est ce roman terriblement ancré dans le réel, dans cette urgence d'une jeunesse paumée qui vivote, tente, échoue. Qui comme la houle, ondule. Comme la tempête, se déchaîne. Et comme la marée, se fracasse sur le rivage de la vie. 
Il est ce roman ultra contemporain qui ne craint pas de révéler les failles humaines ni le vague-à-l'âme.

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Quentin Desauw est né à Tourcoing en 1986 et vit désormais à Toulouse. Après avoir étudié, entre autres, le cinéma, il a exercé divers petits boulots alimentaires. Aujourd’hui, il enseigne le français. Marée haute est son premier roman.  




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