Une fille dans la jungle de Delphine Coulin : Calais cette aberration humaine

Une fille dans la jungle
Paru aux éditions Grasset en août 2017
240 pages


Qui ne connaît pas la jungle de Calais ? Ce lieu où des milliers de migrants vivaient avec l’espoir de rejoindre l’Angleterre ou de pouvoir simplement rester sur le sol français. Entassés dans cette sorte de petite ville aux allures de bidonville, à l’odeur pestilentielle, aux conditions de (sur)vie plus que limitées. Tel un champ de bataille. Un pays en ruine. 

“ A force de les considérer comme des bêtes, ceux qui les détestaient les forçaient à devenir des bêtes - pour pouvoir les détester encore plus. ”
Il n’y a pas un jour où lorsque j’ouvrais le journal, on ne parlait pas de cette ville dans la ville (ce fut encore le cas récemment avec le scandale policier). Là, à seulement une heure de chez moi. Pas un jour où je ne me suis pas dit « comment peut-on être hermétique ? Comment  peut-on les laisser vivre dans une telle misère ? Comment peut-on faire preuve d’autant de violence à l’égard de ceux qui ont fui ? ». Chaque jour, je lisais le ras-le-bol général. Compréhensible aussi. Mais qui ne justifie pas tout ce déferlement de haine. 
Que savons-nous vraiment de ce qu’ils ont vécu humainement, psychologiquement, physiquement aussi ? Ce que nous ont dit les médias, les reportages sur la jungle bien sûr mais nous serons jamais à leur place. Nous ne saurons jamais aussi bien qu’eux ce qu’est ce lieu, cette difficulté, cette souffrance. Encore plus lorsque l’on est enfant dans ces immondices. C’était sans compter sur Delphine Coulin qui leur donne vie. 

Six enfants aux âmes perdues avec pour point central une jeune fille, Hawa. Une éthiopienne qui a fui son pays pour éviter un mariage forcé. Sans être chef, elle est celle qui décide de ne pas partir avec les bus lors de l’évacuation du camp. Celle qui décide de rester avec ces cinq autres enfants, adolescents, pensant qu’une fois la jungle évacuée, les contrôles seront moins fréquents et qu’ils pourront ainsi rejoindre plus facilement l’Angleterre. Des gamins qui arrivent avec des espoirs et des rêves quasiment impossibles à assouvir. 
“ Une nuit elle lui avait même dit qu'elle avait peur, qu'elle allait peut-être être punie d'avoir quitté son pays et sa famille sans avoir prévenu personne, et il l'avait bercée en disant que chacun sur cette terre avait le droit d'inventer sa vie, et que c'était au contraire insulter la nature que de refuser de grandir. Un homme, ça avait faim d'absolu, d'extraordinaire, de fantastique. Ca avait besoin de marcher, et ce n'était pas en construisant des murs, même surmontés de barbelés, qu'on l'empêcherait d'avancer. ”
Tout au long de ce récit qui vous serre le cœur, Delphine Coulin revient sur le parcours de ces gosses qui ont quitté leur pays en quête d’une vie meilleure. Soudés, ces mi-enfants, mi-adultes vont se soutenir malgré les épreuves, les peurs et les tensions. Car ils sont seuls désormais. Exclus. Parias. Ils vont s’aimer aussi parfois. Gamins ignorants tout de ce qu’est l’amour. Mais l’amour, même dans la jungle reste l’amour.  
Et puisque l’enfer est aux portes de la jungle, que pour se nourrir, vivre, survivre, la loi du plus fort s’applique, les réseaux mafieux et clandestins s’organisent. Cherchent à racketter ceux qui sont dans la même situation qu’eux. A procéder au même business que les passeurs de leur pays d’origine. Alors comment tout cela va finir pour Hawa, Elira, Milad, Ali, Jawad et Ibrahim ? 
“ Ils étaient des milliers comme ça. Tant que les trafiquants pakistanais, les policiers libyens, les mafieux italiens, les escalavagistes albanais existeraient, ça ne risquait pas de s'arrêter. Tant que la peur irradierait le monde, les hommes ne seraient plus des hommes.”
Les descriptions parfois violentes ont une place essentielle dans le roman, elles se font électrochoc, vous provoquent des haut-le-cœur. Un cœur dans lequel nous pénétrons. Celui de la jungle disparue, des ruines de la jungle. Loin du prisme des médias, l’auteure nous prend par la main pour vivre les choses de l’intérieur. Grâce à cette plume percutante et incisive, on sent les odeurs nauséabondes, on sursaute aux bruits inconnus, on tremble de froid, de peur à chaque tentative de passage en Angleterre, à chaque menace proférée. On ne saura jamais ce qu’est être migrant dans la jungle mais grâce à Delphine Coulin, l’espace de 240 pages on se glisse dans leur peau, leurs vêtements. Et l'on devient témoin. Passeur de cette réalité glaçante. D'un coup de poing en plein estomac, elle nous remet face à nos attitudes, nos responsabilités mais sans jamais juger ni les politiques, ni les habitants. Ni les bienheureux que nous sommes…


Je partage ma région

Vous l'aurez compris ce roman est en adéquation totale avec les Hauts-de-France. Delphine Coulin n'est pas originaire de la région mais elle a su, grâce au travail de recherches, décrire parfaitement ce lieu, cette inhumanité présente à deux pas de chez nous. Mais ce n'est pas parce que la jungle a été démantelée que la situation est réglée... 

Dans le cadre d'une chronique mensuelle sur la TV Régionale Wéo, vous pouvez retrouver mon intervention ci-dessous.

Commentaires

  1. Je ne connaissais pas du tout ce livre et j'ai terriblement envie de le lire. Je viens de Paris mais j'habite dans le nord depuis quatre ans et j'aime beaucoup cette région. Ca m'attriste terriblement la "jungle" de Calais qui me rappelle furieusement les camps d'espagnols qui fuyaient la guerre civile de Franco. Comme quoi on n'a toujours pas progressé.

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    1. C'est selon moi un livre à faire passer de mains en mains pour que son importance fasse le tour d'un maximum de personnes et espérer créer un déclic chez certaines. Effectivement j'ai bien l'impression que rien ne change vraiment et c'est terrible de se dire que ça se passe chez nous, en France, terre des droits de l'homme et du citoyen ...

      Oh, mais tu vis où dans le Nord ??

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  2. Bon, malheureusement, ça rame, et je n'ai pu voir qu'un petit bout de la chronique. Mais le billet en dit long et le livre semble très intéressant.

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    1. Delphine, sincèrement, lis-le. Je sais qu'il te touchera, il ne peut en être autrement.

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