Un garçon c'est presque rien de Lisa Balavoine : le bruit de l'adolescence

 
Lisa Balavoine
Paru aux éditions Rageot en août 2020
256 pages


En 2018, Lisa Balavoine me bouleversait avec son premier roman, Eparse. Un roman qu'il m'arrive encore de reprendre pour en grapiller des morceaux, ici et là dans les nombreuses pages cornées. Cette fois-ci, l'auteure revient avec un roman jeunesse. Pas vraiment ce que je lis, mais il faut aussi ouvrir ses chakras, et puis c'est Lisa alors... 


“ Je m'appelle Roméo et je rêve souvent que j'explose en plein vol. ”

Un garçon c'est viril. Un garçon ça ne pleure pas. Ce n'est pas fragile.
Un garçon ça ne lit pas de poésie. Un garçon ça ne porte pas des pantalons moulants. Un garçon c'est musclé. Culte du corps silencieux. Un garçon ça s'intéresse au sport. Aux jeux vidéos. Aux filles. Parfois ça les prend et puis ça les jette. Un garçon ce n'est pas solitaire. Ça traîne en bande. Ça bande.  Jouir sans se préoccuper de ce que l'autre ressent. Comme on leur montre dans les films porno...

Un garçon c'est presque rien.

Mais Roméo c'est pas rien. Roméo c'est ce mec qui passe soit inaperçu soit bouc émissaire. Roméo, c'est celui qui parle peu, qui observe beaucoup. Qui écoute la beauté. Qui se sent à côté. Pas dans les cases de ces ados qui traînent dans les couloirs.

“ Ils gueulent, ils pensent qu'il faut crier
Que pour se faire entendre il faut parler plus fort
Et piétiner les autres jusqu'à les écraser.

Moi je ne parle pas,
Je ne dis presque rien,
Je reste dans mon coin.

J'écoute ce que les autres n'entendent pas,
Ce qu'ils n'entendent jamais.

Moi j'écoute la beauté.”

C'est ce mec, un peu frêle et sensible qui écoute Bowie, Lou Reed, pendant des heures dans son casque ou dans le magasin de disque de son oncle. C'est ce mec qui vit dans une famille bancale. Une famille dans laquelle on ne s'intéresse pas à l'autre. Une famille sans tendresse. Sans je t'aime. Qui lui fait se demander c'qu'il fout là.
Roméo c'est ce mec qui se demande si ça changerait quelque chose s'il se faisait la malle. Si quelqu'un s'en apercevrait.

Roméo, c'est ce garçon d'aujourd'hui pour qui l'amour n'est pas un jeu même s'il ne sait pas pour autant ce que c'est. Sauf peut-être quand il croise Justine, insaisissable. Quand il pense à elle, dans ses rêves. Quand le corps tremble lorsqu'elle le frôle. Justine, pas si éloignée de lui. Justine qu'il va soutenir quand elle sera pointé du doigt, insultée, raillée. Ensemble, se libérer.

Roméo, c'est ce garçon d'aujourd'hui allongé sur un lit. Les yeux fermés. Branché à des machines. Entre des murs qui puent la javel. Et à ses côtés, une fille qui attend son réveil...

“ J'ai peur de ce que je ne connais pas encore. J'ai peur de ressembler à mes parents. J'ai peur d'avoir une vie molle, une vie sans vie. J'ai peur des nuits où je ne rêve pas. J'ai peur des bagarres et des coups qui pleuvent. J'ai peur de ne jamais être aimé. J'ai peur de ne pas savoir ce que c'est, aimer. J'ai peur d'être un imbécile parfois. J'ai peur des cris des animaux qu'on entend dans les forêts la nuit. J'ai peur de l'avenir. J'ai peur du présent aussi. J'ai peur des accidents de la route. J'ai peur des tsunamis. J'ai peur des catastrophes qu'on provoque rien qu'en respirant. J'ai peur que le plastique envahisse les océans. J'ai peur des regards en coin. J'ai peur de n'apprendre jamais rien. J'ai peur de vivre dans la télé-réalité. J'ai peur de l'odeur des abattoirs. J'ai peur de vieillir dans un mouroir. J'ai peur de ne pas savoir me trouver. J'ai peur de ne pas savoir par où chercher. J'ai peur de sa peau lorsqu'elle frôle la mienne.

J'ai peur de ne plus ressentir ce que je ressens en ce moment. ”

Un garçon c'est presque rien, mais putain Roméo ça n'a pas rien été pour moi. Et j'aimerais qu'il en soit de même pour nombre de personnes, nombre d'ados comme lui ou comme eux. Ceux qui jugent et tourmentent. Faudrait leur mettre entre les mains l'histoire de Roméo. Le regard de Lisa Balavoine sur ce garçon là, en pleine construction. À travers ce portrait, c'est tout une génération qui est dépeinte. Un âge charnière. Celui où l'on cherche sa place, son identité. Celui où l'on est capable du pire comme du meilleur. Où la parole est aussi compliquée qu'elle est la libératrice. Et c'est là le message de ce roman "jeunesse" (mais pas que) : ouvrir à la parole, briser le tout tracé, décloisonner les mondes – ceux des ados et ceux des adultes, ceux des sensibles et ceux des viriles, ceux des filles et des garçons. Et décloisonner à travers l'art, quelque soit sa forme. À l'image de ce livre en vers libres. Touchant, poétique et musical.



Un garçon c'est presque rien de Lisa Balavoine, paru aux éditions Rageot 

Commentaires

  1. Je me l'offrirai bien, déjà car la littérature ado, j'adore ça et puis parce que ça m'a l'air tout simplement beau.

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    1. Difficile de rester insensible à ce livre je pense, tant il touche à l'actuel, à l'actualité et à l'intime.

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  2. Merci pour cette chronique incroyable qui met en lumière un texte visiblement très fort. Je pense que j'irai le découvrir, ces quelques extraits sont si beaux...

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