D'os et de lumière de Mike McCormack : incantation venue d'Irlande

D'os et de lumière
Paru aux éditions Grasset - Collection En Lettre d'Ancre
352 pages

Il est ce premier livre ouvert de la rentrée de janvier. Il est aussi cette première claque. Cet objet littéraire non identifié qui recèle une liberté folle. Un livre servi d'un souffle. Une phrase unique, une ponctuation minimaliste mais un contenu grandiose. Alors, vous la sentez la dingue qui va vous parler constamment de ce livre ?


2 novembre, jour de la fête des âmes. La cloche de l'angélus retentit. Marcus Conway, ingénieur civil, la cinquantaine passée, est assis dans sa cuisine. Une douleur, là dans la poitrine. Un vertige. Désorienté, il attend que Mairead, sa femme depuis trente ans, rentre du travail. Il déambule, ouvre le journal local et national. A treize heures, il allumera la radio pour écouter les informations. Une vieille habitude qu'il tient de son père. 

Dans sa solitude du moment, il désosse sa vie comme un bilan de parcours. Le croit-on en tout cas. 
Plonger dans ses souvenirs, dans la vie de ce comté. Ces terres où il est né, où il a construit sa vie de famille. Père de deux enfants. Agnes, artiste revelée lors de sa dernière exposition qui met en lumière des faits divers peints de son sang. Et Darragh parti arpenter le monde en Australie. 
Des fragments de mémoire prenant vie sous nos yeux. Des paysages irlandais, entre mer et terre, ses virages de routes et de vie en passant par cette maison familiale qui s'anime à mesure que les souvenirs se dépoussièrent puis qui nous retient en apnée lorsque la maladie frappe. Violente. Une maladie qui touche près de quatre cent personnes dans le comté. Une contamination de l'eau. Un virus provenant des déjections humaines. Les "citoyens consommaient leur propre merde, la source de leur propre maladie, il y  avait dans ce schéma quelque chose de circulaire, de l'ordre du serpent qui se mord la queue [...]". L'ordre, présent dans tout. L'ordre du monde, l'ordre social et politique. L'ordre renversé. Corrompu.

“  en laissant la chanson me traverser comme la marée régulière d'un monde où les peines de coeur sont gérables, un monde où les mauvais sentiments sont accompagnés d'une mélodie et peuvent être transcrits en couplets, pont et refrain, qui peuvent être repris de bon coeur avec cette juste mesure de regret qui vous permet d'avoir le sentiment qu'en dépit de toute votre solitude vous faites encore partie du vaste théâtre des hommes et qu'il y a là une connivence plus authentique, plus valable et plus sincère que lorsqu'on écoute les nouvelles et qu'on lit le journal, écouter
   Hank ou Waylon ou George et
 savoir que nous participons tous de la peine de coeur du monde, sa perte et sa déception cartographiées ”

Marcus s'interroge, a-t-il été un bon père quand il voit l'expression artistique de sa fille et le choix de vie de son fils ? Est-il un bon mari, là au chevet de sa femme, dans cette intimité poisseuse de la maladie ? Cette femme cultivée et passionnée pour laquelle il se souvient avoir ressenti un désir fulgurant puis l'avoir un jour trahie. Une fois, juste une fois. Mairead, dont il mesure aujourd'hui l'amour qu'il a pour elle. Ne prend-on pas conscience de l'importance des êtres lorsque le chaos s'abat ?  
Et puis, a-t-il été un homme correct dans sa vie d'ingénieur ? Dans cette vie régit par les batailles politiques. Répondre aux exigences des uns en prévision d'une réélection. Deviendrait-il comme son père, à sombrer doucement dans la folie ? Ce portrait poignant d'un homme hors normes. Visionnaire qui avait perçu le bouleversement contre l'avis de tous et des médias.

D'os et de lumière révèle la complexité d'une vie en apparence simple tout en la célébrant. Il se veut représentatif de notre époque, de ce qui est en train de se jouer dans nos sociétés à travers nos actions, nos décisions, nos médias.  De ces rétrospectives, comme des fondations de vie, découlent une réflexion poussée sur le monde, l'ordre du monde à travers des questionnements quasi métaphysiques, un rapport au céleste. L'univers ingénieur en quelque sorte. 

On pourrait aussi croire que D'os et de lumière est un long poème mélancolique mais ce serait sous-estimer ce roman inclassable qui répond davantage à une ritournelle ponctuée par les cloches de l'angélus. Par la douleur. Par les montagnes, les rivières et les lacs. Un chant proche de l'incantation. Quelque chose d'en-têtant, de transcendant.  Qui vous colle frissons et baffes dans la foulée. Certains passages (et il y en a un petit paquet) sont d'une beauté et d'une justesse à couper le souffle. Dans cette construction libre de toute règle, l'écriture s'embrase et danse sous nos yeux à mesure que le vide se profile. Et cette voix, si singulière, m'a laissé bouche-bée. 

« montagnes, rivières et lacs
acres, arpents et perches
plongés dans l'oubli, attirés dans cette faille de la création où tout est consumé dans les marées furieuses et les houles du non-être, le monde physique parti en flammes
montagnes, rivières et lacs
attirant aussi avec lui tous ces rythmes humains qui nous lient les uns aux autres et font du monde une communauté, ces
rites, rythmes et rituels
quotidiens qui maintiennent le monde comme des os de lumière [...] »

Mike McCormack est parvenu selon moi à créer un livre où l'esthétisme, la force et la profondeur ne font qu'un. Un livre qui à l'image d'Ásta de Jón Kalman Stefánsson (même si je n'aime pas les comparaisons) contient absolument tout : le souffle, la poésie, la puissance de l'introspection. Gratter, gratter ici et là pour laisser apparaître toutes les irrégularités qui composent les êtres et la société. C'est tout simplement remarquablement maîtrisé et le travail du traducteur, Nicolas Richard, n'y est pas étranger. 


Un grand merci aux éditions Grasset pour cette fabuleuse découverte !

Commentaires

  1. Comme toujours, tu es enflammée et convaincante ! Ce livre semble vraiment mériter qu'on s'y intéresse...

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    1. Je suis convaincante quand je suis enflammée ahah. Je pense qu'il pourrait te plaire, toi qui aime l'atypique.

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  2. Jolie chronique, elle donne envie de le lire !

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    1. Merci beaucoup. Heureuse de savoir que mes mots te donnent envie de découvrir ce roman surprenant.

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  3. Une chronique qui me plait, un livre atypique, de quoi piquer ma curiosité.

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    1. Merci beaucoup. Alors si tu aimes l'atypique, fonce, il devrait te plaire :)

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  4. J'ai lu des extraits hier en librairie et ne pense pas accrocher au style, malgré ton billet qui est le second élogieux que je lis ce matin.

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    1. Je peux totalement comprendre. Je pense que c'est effectivement le genre de roman qu'on adore ou auquel on n'accroche pas du tout. Il est très atypique.

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  5. Ton article est la définition même du coup de cœur. Ceux qui n'ont pas compris peuvent aller se recoucher ! :)

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