L'amant de Marguerite Duras : écrire l'indéfinissable

L'amant
Paru aux éditions de Minuit - 137 pages


Après ma lecture du prix Renaudot 1984 (La Place, Annie Ernaux), je découvre le Goncourt 1984 et la folle liberté de Duras. L'amour, la mort, le corps, les premiers émois, les premiers drames, préludes de la douleur, Marguerite Duras semble pouvoir englober tous les thèmes de la vie pour en faire une oeuvre hors du temps. 


“ L'histoire de ma vie n'existe pas. Ça n'existe pas. Il n'y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l'on fait croire qu'il y avait quelqu'un, ce n'est pas vrai il n'y avait personne. ”

L'amour impossible sous toutes ses formes. L'amour de cet homme plus âgé alors qu'elle n'a que quinze ans. L'amour interdit, elle française née au Vietnam, lui chinois. Lui riche, elle pauvre, fille d'une directrice d'école, soeur de deux frères dont l'un porte en lui une violence folle. 
L'amour clandestin, dans cette chambre de bonne où elle découvre le sexe, le corps pour la première fois. Et chaque autre fois semblera être une première fois.

L'amour impossible sous toutes ses formes. À travers son histoire familiale. Ce sombre grand frère qu'elle aurait aimé tuer. Ce petit frère, pris sous son aile. Cette mère, qui ne sait pas aimer. Cette mère, que la folie semble gagner. Cette mère, qui n'a d'yeux que pour le grand.

L'amour impossible sous toutes ses formes. À travers le vertige d'écrire. Un vertige qui ne lui ai pas permis. Comme l'amant de Cholen.  
L'amour avec lui, l'amant, dont elle ne sait si elle est amoureuse. Il l'attire, il la désire au premier regard. Elle est belle. Les hommes la regardent. Mais bientôt ce sera lui. Lui l'homme de retour au Vietnam. Lui, l'homme qu'elle ne peut fréquenter. Transgression sociale.

À l'âge de quinze ans, elle s'offrira à lui, laissant à ses mains experte son corps, sa jeunesse, sa peau laiteuse. Elle en redemandera encore, encore plus, toujours plus fort. La liberté aux bout de ses doigts. Expulser peut-être le mal par le corps. Par les pores.  Durant deux ans. Jouir. Sans jamais lui céder son cœur. 
Mais mourir, sous son corps, pourquoi pas. La mort présente partout, très jeune. Rôde, petite morte. Celle des corps assouvissant le désir. Dans un dernier cri, jouir et tout relâcher. Puis mourir de désir pour Hélène Lagonelle. 
Mais aussi la mort, celle des proches, le petit frère notamment. La mort qui plane dessus la plume. La plume qu'elle prend pour contrer la mort. D'un amour, des amours, des souvenirs, d'un pays.  

“ Je ferme les yeux sur le plaisir très fort. Je pense : il a l'habitude, c'est ce qu'il fait dans la vie, l'amour, seulement ça. Les mains sont expertes, merveilleuses, parfaites. J'ai beaucoup de chance, c'est clair, c'est comme un métier qu'il aurait, sans le savoir il aurait le savoir exact de ce qu'il faut faire, de ce qu'il faut dire. Il me traite de putain, de dégueulasse, il me dit que je suis son seul amour, et c'est ça qu'il doit dire et c'est ça qu'on dit quand on laisse le dire se faire, quand on laisse le corps faire et chercher et trouver et prendre ce qu'il veut, et là tout est bon, il n'y a pas de déchet, les déchets sont recouverts, tout va dans le torrent, dans la force du désir. ”

Je dois l'avouer... Je n'avais jamais lu Marguerite Duras. Elle fait partie de ces auteur(e)s qui me font peur, de ces auteur(e)s présents sur toutes les lèvres dans ce monde littéraire. Je suis rebelle, ou simplement si peu confiante envers moi-même. Il a fallu une amitié. Il a fallu Charlotte (Loupbouquin). Il a fallu que je lise ses chroniques sur Duras, il a fallu qu'elle m'envoie L'amant pour oser. Si bien que j'ai tout lâché. J'avais envie de comprendre, de ressentir son émotion, en tout cas essayer. Charlotte m'a dit que beaucoup de choses résonneraient en moi à la lecture de ce livre. Elle avait raison. Tellement raison. 

Dans cette histoire familiale, je m'y suis retrouvée. Dans cet entre-deux de la découverte de soi, je m'y suis retrouvée. Cet âge où nous ne sommes plus enfants, pas adultes. Cet âge où le corps change, explore, désire, enfièvre. Homme. Femme. Cette nudité que l'on découvre puis qu'on possède. Décomplexés.  
Dans une atmosphère moite, Marguerite Duras révèle la complexité des sentiments. L'hésitation perpétuelle entre mort et jouissance, amour et désir. Liberté et obéissance. La non-communication familiale, omniprésente. L'incapacité et l'impuissance à rendre cette mère heureuse et fière. La crainte d'un homme - son frère - dont la violence menace sans cesse d'éclater. Et puis la perte, qui cause le plus immense des chagrins. Celle du petit frère. 

“ Jamais bonjour, bonsoir, bonne année. Jamais merci. Jamais parler. Jamais besoin de parler. Tout reste, muet, loin. C'est une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer. Non seulement on ne se parle pas mais on ne se regarde pas. Du moment qu'on est vu, on ne peut pas regarder. Regarder c'est avoir un mouvement de curiosité vers, envers, c'est déchoir. ”

Au sein de ces paysages inoubliables du Vietnam, sur un bras du Mékong, elle retrace l'apprentissage. Les pronoms se confondent comme autant d'observation sur la vie. Parfois "je", parfois "elle" lorsqu'elle ne devient plus raconteuse mais observatrice, anthropologue des souvenirs. Comme une distance entre celle qu'elle fut et celle qu'elle était en 1984, écrivaine.  Entre la réalité d'un passé et le rêve d'une vie ou son cauchemar, parfois, quand le sombre s'abat sur le cœur, quand la nuit se pose en plein jour. 

Même si j'avoue qu'elle a parfois perdu mon attention dans certaines de ses digressions - qui font cependant partie de sa grande liberté - je ressors secouée de cette lecture. Marguerite Duras parvient, au travers de ses fulgurances, à extraire de profondes réflexions sur tous nos paradoxes. Et ils sont rares ces récits qui disent, si justement, l'état de cet âge. Qui parlent si librement du corps, de sa fouille.  De sa jouissance. Qui parlent si librement de cette pulsion d'anéantir autant que de retenir. Un homme, un frère, une mère, un amour, des souvenirs, une folie. D'une vie. 

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