La place d'Annie Ernaux : du « je » au nous collectif

La place
Paru en poche chez Folio
114 pages

Il y a des auteur(e)s que l'on n'ose pas lire. Qui nous effrayent. Des à priori tenaces. J'avais bien essayé il y a presque dix ans de lire Les années mais j'avais bien vite laissé tomber. Et puis un jour, j'ai regardé l'émission d'Augustin Trapenard, 21 cm, elle était là, charismatique, et j'ai eu envie de la découvrir. J'ai démarré par La place parce qu'il est probablement celui qui me parlerait le plus et qu'il n'est jamais trop tard pour lire le Renaudot de 1984. 


“ J'écris peut-être parce qu'on n'avait plus rien à se dire. ”

La place c'est celle d'un café-commerce dans une ville normande mais c'est aussi et surtout la place d'un père. Une place qu'Annie Ernaux lui redonne, elle, passée dans le monde de la bourgeoisie, délaissant celui paysan, ouvrier puis commerçant du milieu familial. Le rêve qu'un père avait pour sa fille malgré toutes les contradictions intérieures.
Voilà en quelques mots l'univers de ce récit qui s'ouvre sur la perte et la naissance à la fois. La perte par la mort du père et par la naissance d'Annie Ernaux lors de l'obtention de son CAPES la faisant ainsi entrer dans un monde inaccessible aux yeux des siens.

“ C'est dans la manière dont les gens s'assoient et s'ennuient dans les salles d'attente, interpellent leurs enfants, font au revoir sur les quais de gare que j'ai cherché la figure de mon père. J'ai retrouvé dans des êtres anonymes rencontrés n'importe où, porteurs à leur insu des signes de force ou d'humiliation, la réalité oubliée de sa condition. ”

Ce livre est un cri d'amour autant qu'un cri de libération. Libération d'un poids, d'une forme de culpabilité de n'avoir pas su dire, être fière de ce milieu et de ce père qui chercha à la hisser toujours plus haut. À travers la figure paternelle, son milieu d'origine, les non-dits, les souvenirs, les silences, la distance qui se crée, le fossé social, Annie Ernaux se fait à la fois ethnographe de sa mémoire mais aussi de la mémoire universelle. De son écriture sans fioritures, sa construction sans chapitres, elle nous pousse à interroger nos propres souvenirs. A ses côtés, je me suis replongée dans mon enfance de fille de commerçants, petite-fille d'ouvrier de ce milieu qui si nous nous en éloignons, nous rattrape, nous colle. Ce milieu qu'il faut accepter au fil du temps. Presque 30 ans. Mais également ce poids des non-dits entre une fille et son père... En tout cela, certains passages m'ont particulièrement marquée et émue. Fidèles à ces ressentis incrustés dans la chair et la mémoire. Dansant avec les mots d'une autre. Faisant de son histoire la mienne, la nôtre, de son « je » un nous collectif.

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