Un jeune homme en colère de Salim Bachi : l’errance d’un Orphée moderne qui pleure son Eurydice

Un jeune homme en colère
Paru chez Gallimard en février 2018
208 pages

Il y a des romans discrets, des romans qu'on ne voit pas forcément partout sur les réseaux et pourtant ils méritent qu'on s'y intéresse tout autant. Il y a des romans qui nous font avoir les yeux ronds lorsqu'on les démarre et qui peu à peu nous transporte. Un jeune homme en colère est de ceux-là.


« Une vie à construire. La bonne blague. On ne construit rien. On démolit plutôt. Avec un certain entrain. On se bousille la tronche dans la joie. » 

La révolte d’un jeune homme

Révolté, Tristan erre dans les rues de Paris. Il vocifère contre le monde qui l’entoure. La colère gronde, explose depuis que Tristan a perdu sa sœur Eurydice. Une jolie robe blanche devenue rouge sang un horrible soir de novembre. Une pierre tombale dans un cimetière qu’elle aurait probablement détesté. Elle, la joie de vivre incarnée. Tout le contraire de Tristan. 
Depuis ce terrible jour, Tristan s’est fait viré de son lycée. De toute façon il n’en pouvait plus de voir tous ces visages de la haute qui depuis ce jour l’ignorent. Tristan vit chez son père, un célèbre écrivain qui écrit « de la merde pour plaire aux petits bourgeois » et collectionne les midinettes de l’âge d’Eurydice. 
Tristan erre dans les rues de Paris. Il fume. Des joints. Beaucoup. Il jure. Il profane ce milieu dans lequel il a grandi. Il crache sur ce consumérisme à outrance. Tristan, génération Z. Prolongement de la génération Y qui rappelle Youporn. Génération Z considérant parfois l’acte sexuel, les relations hommes – femmes comme des prouesses acrobatiques. Z comme zapper. Zapper les filles, les mecs, zapper l’amour, zapper la société. De cette jeunesse qui résonne réseaux sociaux, selfies à gogo.
Z comme zoner. Ce que Tristan fait pour déverser sa rage autant que son mal-être.

« Je les connais tous, ils traînent chez papa qui est un grand manitou dans le milieu. Comme ils adorent le fric, même s’ils le dénigrent en public avec des airs de vierges effarouchés, ses amis écrivains sont heureux de venir pour dîner chez lui parce qu’il en gagne un paquet avec ses livres pour jeunes filles en chaleur. Et comme ce ne sont pas non plus des Harlequin qu’il produit à ce rythme soutenu qui me donne envie de vomir, ces snobs de scribouillards n’ont pas honte de s’afficher avec lui. […] Pour les avoir lus, et entendus surtout, je peux vous dire qu’ils ne valent pas mieux que les peintres qui vomissent leurs couleurs dans les rues de Montmartre, des dégueulasses dont on ne voudrait pas pour récurer ses chiottes. »

L’errance d’une âme endeuillée

Mais derrière cette colère et ce cynisme, se cache surtout le deuil d’un jeune homme sensible qui voit son monde s’écrouler. Qui ne voit pas la lumière au bout du tunnel. Un cœur en lambeaux d’avoir perdu un bout de lui. Celle qui le maintenait en vie. Il arpente la ville, le cimetière, les siècles à la recherche de cette part de lui qui n’est plus. Un jeune homme à la sensibilité scintillante qui tente de le masquer mais que l’on perçoit, montant crescendo dans ce long monologue. 

Salim Bachi nous fait pénétrer dans l’esprit et le cœur brisé de Tristan. Les mots sont crus, violents. Et nous lecteur nous somme ballottés entre l’envie parfois de mettre quelques claques à Tristan et l’envie de lui tendre la main même si l’on sait qu’il ne la prendra pas. C’est l'un des talents de l’auteur parvenir à faire changer la donne au moment où l’on s’y attend le moins. Au moment où l’on sent la colère s’immiscer en nous, parce que quand même Tristan n’y va pas avec le dos de la cuillère, Salim Bachi fait basculer nos sentiments en faisant remonter toute la sensibilité de ce jeune homme. Et l’on succombe parce que l’on comprend. Alors on erre à ses côtés, pas trop proche pour ne pas l’effrayer. On le lit, on l’accompagne dans ces accès de colère et ces moments de chagrins. On découvre le Paris parisien, le Paris bourgeois mais aussi le Paris lumineux. Montmartre et ses écrivains, ses peintres, ses légendes. Tristan est un puits de connaissance qu’il nous transmet dans des allers-retours entre le Paris d’aujourd’hui reflet de l’égoïsme, l’hypocrisie et l’amour tronqué et celui d’hier chargé d’Histoire où les grands artistes créaient et se retrouvaient. Entre rêve, envie et réalité. 

« Insomniaque, mes nuits se confondent avec mes jours instaurant dans mon esprit une zone crépusculaire propice au délire, à la folie pure. Elle m’envahit au point que je vois de beaux tableaux dans les paysages de Paris. Les lumières de la ville m’éblouissent la nuit quand les rues de Montmartre sont vides et que les touristes ronflent dans leurs hôtels. Je traverse Paris de part en part à la recherche d’une sortie de secours que je ne trouve pas. Elle est dans ma tête, cette issue que je cherche comme un rat dans son labyrinthe… » 

La prise de conscience pour un clap de fin

Tristan est un jeune homme étonnant et attachant qui se livre sans pudeur. Il n’a plus rien à perdre alors il prend les coups, il les rend aussi. C’est sa vie désormais. 
Il ou Salim Bachi, on ne sait plus bien, reconstitue pas à pas son histoire, dans un style claquant qui mêle argot et poésie, vocabulaire étoffé, de violence et de délicatesse qui s’entrecroisent et s’entrechoquent. Entre deux eaux. Comme Tristan.

A mesure que j’avançais dans ma lecture je sentais l’intensité d’un souffle nouveau. Je comprenais où j’allais et pourquoi. Je prenais conscience de l’humanité profonde qui se dégageait de ces lignes. De ce jeune homme qui a perdu sa bien-aimée, sa jumelle ou presque. De cet Orphée moderne devenu insomniaque depuis la mort de son Eurydice. De cette douleur que l’on ne peut apaiser. De ces rêves qui se confondent avec la réalité. De ces nuits qui ne se distinguent plus des jours (et inversement). Et malgré tout de cette fureur de vivre en attendant la mort. 

« Face à la mort – ça va des bandelettes d’Isis au paradis d’Allah –, les hommes ont inventé tout un système de croyances et de rituels à la con pour accepter l’inconcevable, leur disparition pure et simple, corps et âme, comme de grands navires qui sombrent en haute mer. Est-ce qu’on se demande où vont les chiens et les chats ? Et les grands singes qui ont une conscience comme vous et moi, il suffit de regarder leurs yeux pour s’en rendre compte… Où vont-ils donc ? En revanche pourquoi ces mêmes hommes, apeurés au point d’inventer des sornettes, en viennent-ils à tuer leurs semblables pour un bricolage métaphysique mis au point pour nier la mort ? Eh bien parce qu’ils ont perdu la mémoire de leur invention ces blaireaux. »  

Commentaires

  1. Je l'avais repéré, celui-là. Mais, tu as raison, on n'en parle pas beaucoup. Ton billet est d'ailleurs le seul que j'ai pu lire à son sujet... Manifestement, il vaut la peine.

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    1. Oui je trouve dommage car l'auteur parvient vraiment à jouer sur les deux aspects colère et poésie et ça en fait un roman très intéressant et une très belle découverte je trouve.

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