Demain sera tendre de Pauline Perrignon : le père, cet infini

Pauline Perrignon
Paru aux éditions Stock en août 2017
212 pages

“ Je t’écris pour nous réunir. Et tout à la fois me désunir, m’affranchir, y compris de mes sœurs, elles sans lesquelles ta mort n’eût pas été soutenable, elles sans lesquelles mon existence ne serait rien que désertique. T’aimer avec elles et sans elles. Porter ma voix, qui ne fasse pas écho à la leur, et à mon tour me construire ta légende. ”

Il semblerait que ces dernières années, les romans biographiques soient à la mode et encore plus lorsqu’il s’agit de raconter le deuil : Joann Sfar avec Comment tu parles de ton père, Sophie Daull avec Camille, mon envolée ou encore La suture, Samuel Benchetrit avec La nuit avec ma femme dont je vous parlais récemment, d’une certaine façon il y a eu aussi Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson et j’en passe. Le livre de Pauline Perrignon tout comme celui de Joann Sfar traite du père. Alors que peut bien apporter de plus ce nouveau livre dans le paysage de la rentrée littéraire ? N’est-ce pas le livre de trop sur un sujet maintes et maintes fois exploité ? Effectivement on pourrait le voir comme tel. Tout est une question de point de vue et de sensibilité je crois mais en ouvrant Demain sera tendre j’ai néanmoins tout de suite su qu'il me toucherait.
La force des mots vous sautent à la gueule immédiatement. Ici l’auteure le dit, il sera question de son père, emporté par la maladie, mais elle arrangera parfois l’histoire pour sublimer son souvenir, pour dépeindre l’image du père qu’elle souhaite garder en mémoire. Elle, « l’éternelle benjamine » qui n’a pas connu les plus belles années de son père. Arrivée presque dix ans après ces trois sœurs, elle connaîtra un homme qui peu à peu verra diminuer ses convictions et ses combats. Elle grandira au sein d’une famille où bientôt les aînées prendront leur envol pour la laisser seule dans la maison familiale, où l’amour entre ses parents n’a plus l’étincelle d’antan, où le père cédera à l’ivresse quotidienne. 
“ J’imagine qu’elle fit grande impression quand tu la présentas à tes copains. Quelle veine il a, quelle veine, ils se sont dit ! Et quelle veine j’ai, d’être le fruit de cette collision amoureuse, certes tempétueuse et douloureuse, mais quoi ? Il faut être naïf pour croire que la paix est durable dans l’amour.
Ou alors, il est indolent. ”
Mais avant que le temps n’assombrisse cet homme, Pauline Perrignon retrace sa vie au sein de cette belle lettre qu’est Demain sera tendre et nous dresse le portrait d’un homme engagé dans la cause syndicale, gauchiste et empli de convictions. On plonge dans l’après-guerre puis aux portes de mai 68. Epoque où elle n’était pas née. Alors elle prend contact avec d’anciens camarades de son père, elle sonde les amis, les sœurs, pour reconstituer cet homme inconnu dans ses souvenirs et ainsi construire le mythe du père. De ce journaliste au franc parlé, nous plongeons dans les manifestations puis dans les coulisses du journal Le matin de Paris – un monde qui n’est pas sans me rappeler mon quotidien, sauf que depuis il y a l’ordinateur, que le marbre n’existe plus et que l’impression est passée pour la plupart des titres en quadrichromie – un doux voyage dans le passé qui met en lumière les mutations et les combats de toute une époque.
Bien sûr elle évoquera également l’amour entre ses parents, de la rencontre à l’adieu. L’amour qui s’il ne s’éteint pas complètement, en tout cas s’amenuise. Mais avec cette idée que la mort, parfois ravive la flamme… 
Et puis ce livre c’est aussi l’occasion pour l’auteure de faire son introspection. En construisant le réel ou le fictif du père, elle se dévoile en filigrane. Une femme indépendante, et sans attache. Qui, adolescente a connu elle aussi son combat, celui de l’anorexie. Elle glisse entre les lignes l’influence qu’a eue son père sur sa construction. Parce qu’un père influe toujours sur ce que l’on devient … 
“ Je me souviens de nos derniers échanges, j’affichais la joie alors, je la simulais pour te tirer vers moi, vers elle un peu aussi, et pour que tu t’en ailles avec l’idée, même trafiquée, que tu ne me laissais pas dans un trop sale état. Et puis, à force de vouloir te convaincre, j’ai fini par y croire. A feindre le courage, il m’a gagnée un peu. Sans toi, je pleure, bien sûr, mais bien en dessous de ma peine. ”
Si ma crainte était de lire une auto-fiction où l’auteure pleurnicherait, un peu traînarde et plaintive j’ai bien vite remisé cette idée au placard en découvrant une plume aussi franche et percutante que musicale et sensible. Pauline Perrignon nous donne à lire le portrait aussi beau, honnête que généreux d’un père avant tout mais aussi d’une famille. Ce livre n’est pas une lettre d’adieu, c’est une lettre sur l’absence inévitable mais indestructible. Mais c’est aussi un roman sur la construction de soi qui pousse à s’interroger, si l’on a vécu le deuil, sur ce que l’on souhaite devenir. Sur le « et maintenant ? ». L’affranchissement. 
“ Putain, papa, tu n’en manquais pas de volonté, pourtant, et encore moins d’amour. Putain : cette injure tu l’avais souvent à la bouche, elle fait du bien quand elle sort. Peut-être qu’elle disait ton dépit, justement, à mesure que ta volonté se heurtait au monde, à sa laideur, à la peur qui paralyse, me paralyse, m’a retenue longtemps d’écrire, me retient encore de gueuler, mais putain, ce que j’ai envie de gueuler ! Putain ce que j’aime t’écrire ! ”

Un grand merci à Caroline pour ce doux cadeau. J’ai mis un peu de temps à le lire mais ça valait la peine d’attendre.






Une lecture dans le cadre de ma sélection rentrée littéraire 2017 comprenant également : 

Le camp des autres de Thomas Vinau
Pour te perdre un peu moins de Martin Diwo
Système d'Agnès Michaux
Les jouisseurs de Sigolène Vinson
L'invention des corps de Pierre Ducrozet
La ville sans juifs de Hugo Bettauer
Le livre que je ne voulais pas écrire de Erwan Larher
Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer
Et bien d'autres encore ...

Commentaires

  1. Il se pourrait bien que ce livre soit pour moi. Je n'y avais pas du tout prêté attention jusqu'à présent...

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  2. J'avais très envie de le lire avant sa sortie, et finalement je n'en ai plus entendu parler !
    Si j'ai l'occasion j'espère quand même le lire un jour !

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