La fille du van de Ludovic Ninet : fragilité des âmes humaines

Ludovic Ninet
Paru chez Serge Safran Editeur
208 pages

L’aventure des 68 premières fois est repartie pour une session. Si j’avais lu en amont Ces rêves qu’on piétine de Sébastien Spitzer, La fille du van est ma vraie première lecture pour cette nouvelle sélection. Alors ce nouveau cru ? 


Imaginez une créature envoûtante à la chevelure rousse. Une jeune femme qui fait palpiter le cœur de ceux et celles qui croisent sa route. Une jeune femme au regard triste, aux angoisses durables, qui se bat contre ses démons. Cette jeune femme s’appelle Sonja, elle a fui son passé en Afghanistan où la guerre l’a réduite à une ombre d’elle-même. Errante, elle se déplace et vit à bord de son vieux van défraîchi.  
“ Elle sait qu'elle perd la boule, le mal n'est pas visible, il ne lui manque ni bras ni jambe, juste une case que la guerre lui a prise, mais qui va la croire ? Un trou s'est ouvert en elle. ”
Dans son errance, Sonja va faire chavirer le cœur de Pierre, ancien champion olympique de saut en hauteur, désormais à la tête d’une rôtisserie. Il ne sait jamais remis de sa défaite, le vague à l’âme lui colle au corps. Mais le mystère de la jeune femme, sa douleur dans le regard vont troubler les grands yeux bleus de cet homme. 
Pierre ne sera pas le seul à être troublé par cette grande rousse. Sabine, ex-comédienne, aujourd’hui caissière va s’éprendre d’elle. Malgré son douloureux passé amoureux, elle va entrevoir l’espoir d’un bonheur qui s’avérera peut-être éphémère car la belle ne sait plus comment on aime. Elle ne sait plus donner (ou si peu), ni son cœur ni son corps. Comme asséchés. 
Autour de ces trois personnages, cabossés par la vie, il y a Abbes, fils de harki, ancien délinquant qui n’a jamais trouvé sa place dans cette société. Jugé d’être fils de harki, le regard et le mépris des autres sont sans cesse un coup de poing en plein estomac. Alors lorsqu’une amitié née entre ces quatre personnages on se demande ce que cela pourra donner. Sauront-ils capables de se porter ? Ensemble, pourront-ils tenter de démarrer une nouvelle vie ? 

“ Mais comment avez-vous pu, vous qui aviez mis votre vie et celle des vôtres dans les mains de la France, elle vous crachait à la gueule une seconde fois après l'abandon de 1962 alors que vous aviez combattu pour sa liberté, son égalité et sa fraternité, quelle blague, elle cherchait à vous effacer de son histoire et vous avez laissé faire, dociles comme des animaux de compagnie maltraités, comment avez-vous pu, à leurs yeux, nous ne valions pas mieux que des bestiaux à la dénomination bâtarde, Français Musulman Rapatrié. ”

Ludovic Ninet nous plonge avec force au cœur des tourments et de la fragilité des âmes. Avec minutie, il parcourt le destin semé d’embûches de ces quatre héros attachants, touchants, auxquels on a envie de tendre la main. La peur nous envahit au son des tirs, à la description de ces corps démembrés, preuve encore de la folie humaine. La colère nous emporte à la lecture de cette haine qui peuple les cœurs. Ecrit à la troisième personne, le narrateur s’octroie de flirter avec le « tu », comme une petite conscience qui se met en route pour dynamiser la justesse des émotions. Et puis de nouveau on s’apaise, en découvrant la sensualité oubliée, la douceur parfois maladroite qui loge là, tapis, au fond d’eux, malgré les épreuves. Alors on reprend espoir, on se dit que la fin sera belle, car ensemble ils semblent réapprendre à vivre. Lentement. Avec patience et détermination. Mais les traumatismes sont nombreux, profondément ancrés. Et l’équilibre si fragile qu’il nous pose la question de la possible reconstruction. 

Et en parlant de fin… j’ai quelque peu regretté le final qui m’a semblé précipité. J’ai eu cette sensation que pour donner un nouveau souffle au récit, l’auteur avait voulu enchaîner à tout prix les actions, comme-ci les pages étaient comptées. Dommage car j’ai adoré le rythme lent, tout aussi enivrant qu’amer qu’avait su instaurer Ludovic Ninet.
Néanmoins, ce premier roman est empreint d’une plume d’une douce justesse, qui reflète à merveille les questionnements, les fragilités qui nous composent. Sombre certes mais qui nous pousse également à savourer notre quotidien souvent privilégié.

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