Le blues de La Harpie de Joe Meno : a-t-on droit à une seconde chance ?

Le blues de La Harpie
Paru en poche aux éditions Le Livre de Poche en janvier 2018
288 pages

Ce livre était depuis un petit moment confortablement installé sur mes étagères. J'avais envie de partir ailleurs, découvrir l'Amérique aussi sombre puisse-t-elle être. Alors j'ai délogé Le blues de La Harpie et j'ai quitté la France sans un regard en arrière, le temps de 288 pages. 


Luce est un ancien taulard. Il a purgé trois ans après avoir braqué le magasin dans lequel il travaillait, pris la fuite et dans celle-ci renversé une femme et son landau. Le bébé est mort. Luce lui, vit. Libre désormais. Ou plutôt en liberté conditionnelle. 

“ C'est fou ce qu'un homme désespéré serait prêt à faire pour rester sain d'esprit. C'est fou ce qu'un homme désespéré serait prêt à faire pour éviter de se sentir si désespéré en premier lieu. ”

A sa sortie, il décide de retourner dans sa ville natale. La Harpie. Il y retrouve Junior, un ex codétenu sorti quelques semaines plus tôt. Pour lui, la peine fut plus longue. Condamné pour le meurtre d’une jeune fille. 
Tous deux crèchent dans un hôtel miteux dont la gérante, Lady Saint-François (il n’y a pas de hasard), semble perdre la tête. Bien décidés à laisser leur passé derrière eux, ils trouvent un emploi à la station-service de la ville, géré par un ancien taulard. Mais voilà, le conditionnel s’invite à toutes les sauces pour ces deux amis… et même s’ils pensent avoir payé leur dette, il y a la culpabilité qui traîne, il y a les habitants de cette petite ville qui n’ont rien oublié. Et puis il y a l’amour, la femme, parce qu’il y a toujours une femme évidemment. Qu’elle soit vivante ou morte. Pour Luce, il y a Charlene et il en tombe éperdument amoureux. A en redevenir un adolescent lorsqu'il s’adresse à elle. Problème et non des moindres, c’est que Charlene elle a déjà un mec. Et que celui-ci a bien du mal à intégrer la rupture… Quant à Junior, touchant, sensible et poétique derrière sa carrure imposante, il semble peu à peu devenir barge. Rongé par la culpabilité d’avoir tué cette fille qu’il aimait tant et dont il entend encore la voix des années plus tard.

Exit donc la vie paisible dont ils rêvaient. L’avenir s’annonce aussi tumultueux et aigre que le passé, et, est-ce si étonnant dans une ville qui porte le nom de La Harpie… 

“ Il me fallait faire ce qui était juste. Me comporter comme un homme. Prendre une décision difficile et m'y tenir. Ça n'avait pas tellement de sens à mes yeux. Mais ce choix, je n'avais pas à le faire tout seul. Il y avait Junior, le shérif, Charlene et Clutch, et tous seraient à mes côtés pour juger un homme à la lumière de son passé. Un passé qu'il avait soldé, une dette qu'il avait payée. Peut-être que purger une peine de prison ne suffit pas, que ce n'est pas aussi simple. Ça ne l'était pas pour moi, en tout cas. Peut-être qu'on ne s'acquitte jamais de ce genre de dette. Au bout du compte, il ne s'agissait pas de nos actes ni de nos crimes commis de nos propres mains, il ne s'agissait pas même de nous, non, au bout du compte, il s'agissait surtout de savoir quel genre d'homme s'arroge le droit de juger ses semblables. ”

En voilà un roman maîtrisé à l’atmosphère aussi pesante que poétique pour nous plonger dans l’Amérique profonde. Celle d’une petite ville où l’on se tait mais où tout se sait. Une ville fermée comme l’histoire se referme sur ces deux héros.

Joe Meno nous offre un roman qui monte en puissance au fil des pages, dans lesquelles les moments de bonheur sont balayés de manière brutale par une menace et une violence qui montent crescendo. La menace et la violence des autres. La menace et la violence envers soi-même aussi.
Ainsi, l'auteur nous interroge sur la culpabilité et l’absolution tout en nous plaçant dans l’inconfort. Observateurs de cette tension palpable. De ces vies qui trébuchent. Mais comme englués. Paralysés. Nous voyons tout, sentons et ressentons tout. La moindre odeur âcre, la moindre goutte de sueur ou de sang, la moindre douceur des lèvres, le moindre regard rempli de rage, la moindre mesquinerie... Nous sommes là, à La Harpie, aux côtés de ces deux gars aussi cabossés que magnifiques et nous ne pouvons rien faire de plus que les observer, impuissants face au destin. Enfin si, il y a une chose que l’on peut faire : devenir un peu plus humain…


Le blues de La Harpie de Joe Meno, traduit par Morgane Saysana 
Le livre de poche

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