Homo Sapienne de Niviaq Korneliussen : un roman venu du Groenland qui s'adresse à toute une jeunesse

Niviaq Korneliussen
Paru en poche aux éditions 10/18 en février 2020
192 pages, traduit par Inès Jorgensen


Homo Sapienne ça claque. Ça clash. Les modèles. La bienséance. La société étriquée, bloquée, colonisée il fut un temps.
Ça claque. Ça clash. Mélange les langues. Question de culture, de génération. Paumée. Déboussolée.


Ils sont cinq mais bien plus au Groenland ou dans le monde. Fia, Inuk, Arnaq, Ivik et Sara. Cinq personnages qui se cherchent, se questionnent, se torturent ou l'ont été, se battent aussi... Cinq âmes qui ne savent pas très bien qui ils sont, qui ils aiment. Hommes, femmes ? Sont-ils eux même un homme ou une femme ? Où se situent-t-ils ? Faut-il nécessairement être genré pour exister ? Doivent-ils suivre un modèle ? La société est-elle un modèle à suivre ?
Il y a donc ces cinq êtres, qui tous ont des liens entre eux. Ces cinq voix qui s'expriment tour à tour à coup de pourquoi, de comment. À coup d'alcool, de sexe mais aussi de tendresse. À coup de lettres, de SMS, de journal, de hashtag. 

“ Trouve-toi un foyer, si tu as la nostalgie d'un chez-toi.
N'abandonne pas, si tu ne trouves pas de chemin.
Regarde-toi dans le miroir, si tu es sur le point d'abandonner.
Trouve-toi toi-même, quand tu te regardes dans le miroir.
Tu trouveras ton foyer quand tu te trouveras toi-même ; et alors, rentre chez toi. ”

Il y a Fia qui quitte Peter. Elle en a fait le tour. Il est gentil Peter mais il ne l'a fait plus vibrer. A-t-elle seulement un jour vibrer ? Peut-être bien le jour où elle a aperçu Sara...
Il y a Inuk, le frère de Fia, exilé un temps au Danemark, parce qu'ici Arnaq a trop parlé, l'a trahi... Parce qu'ici à Nuuk il n'a pas, plus, sa place. L'a-t-il seulement là-bas ? Où est réellement son foyer ? 
Il y a Arnaq qui s'abandonne entre les mains d'autres femmes. Au gré des soirées. Oublier la douleur. Passée. Arnaq qui fuit dans les corps. Arnaq sans attaches. Arnaq qui désire ardemment Ivik. Mais Ivik en couple avec Sara, un couple qui bat de l'aile. Ivik qui refuse que Sara la touche. Sara qui ne comprend pas. Ivik qui a peur d'un énième abandon s'enfonce dans le mensonge. Jusqu'au jour où...

Ici, n'attendez pas de beaux décors, de grandes étendues. Les seules que vous trouverez sont celles de l'âme humaine. 
Par la voix de ces cinq protagonistes, au son de morceaux rock ou pop Niviaq Korne­liussen nous offre un roman social, sans tabous. Un roman ultra contemporain qui brise les codes, dépoussière le conventionnel. Un roman important qui interroge sur des sujets tout aussi importants : l'identité sexuelle, le regard des autres, l'influence de la colonisation même des générations après. 

“ As-tu un amoureux ? m'a-t-elle demander. Non, ai-je répondu. Ne vas-tu pas en avoir un bientôt ? Je ne sais pas. As-tu envie d'avoir un amoureu ? m'a-t-elle encore questionnée. Non, ai-je répondu. Toutes les filles que je connaissais tombaient amoureuses de garçons et je n'arrivais pas à comprendre. Je ne comprenais pas pourquoi je ne tombais pas amoureuse, alors que j'étais une fille. Après ça, je me suis mise à douter, je ne savais plus à qui je ressemblais le plus. J'ai découvert que j'étais différente de tout le monde. ”

“ Comme je ne pouvais pas répondre à la question pourquoi j'aimais les femmes, mes amis d'enfance ont cessé d'être amis avec moi. Ceux avec qui j'avais joué au footbal ; ceux avec qui je m'amusais ; cceux avec qui j'étais triste ; ceux avec qui j'étais amie, m'ont quittée à cause de mon orientation sexuelle. Comme je ne pouvais pas expliquer pourquoi j'aimais les femmes, ma famille a cessé de me contacter. Ma mère, qui m'avait portée dans son ventre ; ma mère, qui m'avait allaitée ; ma mère, qui m'avait élevée ; ma mère, ma propre mère, ne pouvait pas me pardonner. Mon père, qui m'avait donné la vie ; mon père, qui m'avait bordée au lit ; mon père, qui avait joué au football avec moi ; mon père, mon propre père, ne me comprenait pas. Comme ils ne pouvaient pas accepter que j'aime les femmes, je n'étais plus leur fille. Ils m'ont abandonnée. Et c'était dur d'être abandonnée. Ça a fait très mal. ”

C'est un roman sur la jeunesse groenlandaise mais surtout sur la jeunesse tout court. Universel. Peu importe le lieu, ces questions, réflexions restent plus que jamais actuelles. Et avec Homo Sapienne, je l'espère, le débat, combat, se poursuivra, fera éclore des non-dits.

Un roman mélancolique, grave et parfois drôle. Un roman profond comme le sont les interrogations au sorti de l'adolescence.

Il y a dans Homo Sapienne comme une urgence de dire, de changer les mentalités et les regards et il est bien difficile, si ce n'est impossible, de ne pas adhérer à la fois aux propos et à la langue libre de Niviaq Korne­liussen, formidablement traduits par Inès Jorgensen.


“ La nuit de printemps est calme. La lumière de la nuit est douce. Le retour du printemps est pur. Le retour du printemps rend plus serein. Je marche dans les rues vides. Je n'ai presque pas dormi et suis sensible à l'air frais. J'ai des frissons et je contracte mes muscles. Mais bientôt, les rayons du soleil chaufferont ma peau et j'oublierai la nuit froide. Pendant que le printemps s'éveillera, mon corps reviendra lentement à la vie. Le silence me donne la force de commencer la journée.
#Calmbeforthestorm ”


Homo Sapienne de Niviaq Korneliussen paru aux éditions La Peuplade et au format poche chez 10/18

Commentaires

  1. Il y a aussi le merveilleux podcast de la Poudre avec l'autrice !

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