[Autour des livres] Interview d'Alexandra Koszelyk pour son roman "À crier dans les ruines"

A crier dans les ruines
© Patrice Normand

Alexandra, c'est une rencontre silencieuse remplie de mots. De ces rencontres qui n'arrivent pas par hasard. Alexandra, c'est une blogueuse talentueuse qui anime aussi des ateliers d'écriture. Mais Alexandra, c'est aussi désormais une auteure qui dans son premier roman À crier dans les ruines aborde des thèmes qui lui sont chers, et fait jaillir des cris si longtemps retenus.
Avec cette sensibilité et cette douceur qui la caractérisent si bien, Alexandra a accepté de répondre à mes quelques questions. 


“ Les traumatismes intergénérationnels me fascinent, tous ces liens invisibles et inconscients inscrits dans la chair. ”

Autour de ton roman

Pourquoi as-tu choisi d’aborder la catastrophe de Tchernobyl (et les thèmes qui en découleront et sur lesquels nous reviendrons) par le prisme d’une histoire fraternelle voire d’amour trop vite achevée ?

A. Koszelyk : Qu'y a-t-il de plus beau sur terre qu'une histoire d'amour (envers un être, un pays, la nature ) ?
Ce sentiment fort transcende tout : les religions, les frontières, l'éducation, et même une catastrophe nucléaire.  

Après la catastrophe, Léna et sa famille s’exilent en Normandie. Vauville puis Flamanville. La mer, la rive, les rochers. Un lieu qui transforme la jeune fille qu’est Léna et apaise presque sa colère. Que représente la Normandie pour toi ?

A. Koszelyk : La Normandie, et particulièrement la côte sauvage autour de Cherbourg, est un endroit assez méconnu des touristes. Cette région livre ses trésors à ceux qui acceptent d'abord sa sauvagerie. Je préfère toujours quand la beauté ne se donne pas immédiatement, elle n'en est que plus forte.  
Cette région me ressource : sans doute parce que j'y suis née aussi. 


La colère qu’un enfant peut ressentir envers ses parents est présente à plusieurs reprises dans ton roman. Il y a la colère d’Oksana envers son père et puis celle de Léna. A son arrivée en France, une cassure a lieu entre elle et ses parents. La jeune fille en colère, pleine de questions fait face à des parents muets. Etait-ce une volonté tracée de confronter l’adolescence au monde des adultes ?

A. Koszelyk : Selon moi les adolescents sont plus proches de la vérité que les adultes, ils sont entiers, ne tergiversent pas, la vie ne les a pas encore trop lissés, à l'image du personnage d'Antigone qui ne  fait aucune concession.  
Et puis se confronter à l'adulte est un phénomène normal pour un adolescent : il est en quête de sa propre personnalité, il teste les limites, apprend par l'erreur, se forge une personnalité. C'est le cas aussi pour les adolescents du roman : ils se construisent par l'opposition. 


À mesure que les années passent, Léna s’exile à plusieurs reprises avant de retourner à Pripiat qui ne cessera de l’appeler. Peux-tu nous parler de l’exil, thème je crois principal sinon tout aussi important ? Pourquoi ce sujet de l’exil ? 

A. Koszelyk : Mes quatre grands-parents ont vécu l'exil, cela marque forcément une famille sur plusieurs générations : on ne quitte pas un pays impunément. Les racines de Léna ont été coupées et du jour au  lendemain son père l'oblige à oublier. Elle obéit : peut-elle faire autrement ? Mais au fond d'elle, elle ne sait plus vraiment où se trouve sa place. Comment bien grandir quand les racines ont été coupées ? 

“ La nature n'a pas besoin de l'homme pour vivre ou renaître, au contraire elle s'en sort mieux sans lui. Aujourd'hui elle nous crie de faire attention, qu'il est trop tard, mais nous ne l'entendons toujours pas. L'être humain est ainsi, il ne voit que son plaisir propre : l'homme est un myope. ”

Koszelyk est un nom d'ailleurs d’origine ukrainienne, était-ce une évidence pour toi de créer un roman autour de tes racines ?

A. Koszelyk : C'était une évidence, oui. Depuis au moins vingt ans, j'avais envie d'écrire un roman autour de l'Holodomor (une famine qui a eu lieu en Ukraine dans les années 30.) Toutefois je tournais autour sans jamais oser. Parler de ses racines était à la fois un défi et un hommage. Un défi car c'est toujours très compliqué d'être à la hauteur de quelque chose qui nous tient à coeur et un hommage pour ma famille.  


Penses-tu que la quête identitaire, le poids de l’exil, les traces du passé se transmettent de génération en génération ? 

A. Koszelyk : J'en suis convaincue. Les traumatismes intergénérationnels me fascinent, tous ces liens invisibles et inconscients inscrits dans la chair. Je pourrais passer des heures à en parler, j'ai choisi de transformer cette obsession en roman.  


Tu parsèmes ton récit de nombreux mythes. Que représentent-ils pour toi ? Les sens-tu, comme Léna, constamment présents dans ta vie ?

A. Koszelyk : En réalité je vois la vie de cette façon. Les mythes sont là pour expliquer l'homme et sa condition humaine, ils portent en eux toutes les réponses. Nous devrions tous les lire ou les relire, notamment toutes les histoires autour de la démesure humaine car l'actualité montre que nous sommes en plein dedans.  


Il y a de nombreux cris dans ce roman et il y en a un qui est présent du début à la fin : un cri poussé contre la folie des Hommes envers la nature. La nature présente partout même quand elle est peu évoquée, on la sent. Qui suffoque, en ruine, en reconstruction. Peux-tu nous en dire plus ? Quel est ton rapport à la Terre ?

A. Koszelyk : La nature n'a pas besoin de l'homme pour vivre ou renaître, au contraire elle s'en sort mieux sans lui. Aujourd'hui elle nous crie de faire attention, qu'il est trop tard, mais nous ne l'entendons toujours pas. L'être humain est ainsi, il ne voit que son plaisir propre : l'homme est un myope. Nous devons mettre des lunettes et oeuvrer pour les générations suivantes. Il est déjà trop tard pour certaines choses, mais autant limiter la casse pour nos enfants.  


“ je crois au travail, aux échecs qui font rebondir, aux critiques constructives. L'auteur est en perpétuelle construction. ”

Autour de tes références et ton écriture


Bien avant de publier ton roman tu as animé, et continues de le faire, des ateliers d’écriture. D’abord via ton blog puis in real life. T’ont-ils apporté le terreau pour façonner ton roman ?

A. Koszelyk : Le terreau, je ne sais pas, mais ceux qui ont lu mes textes de l'atelier me disent qu'ils ne sont pas surpris car je tournais déjà autour des thématiques comme l'exil, la métamorphose, la nature, la démesure de l'homme, l'absence ou l'abandon. 
Un auteur a des marottes ou des fantômes, on le voit quand on lit l'ensemble de ses romans : j'avais déjà mes thèmes de prédilection présents sur l'atelier, et on les retrouve dans ce premier roman. 

Ce qui m'a vraiment aidée, ce sont les différents échanges et regards portés sur mon écriture : mes compagnons d'écriture m'ont donné la confiance nécessaire pour amorcer une écriture longue. Je ne crois pas au mythe de l'écrivain solitaire.  

Outre cette confiance donnée, l'atelier d'écriture m'a aussi permis d'avoir « une hygiène d'écriture » : je crois au travail, aux échecs qui font rebondir, aux critiques constructives. L'auteur est en perpétuelle construction. Aussi suis-je heureuse quand des lecteurs me disent avoir été surpris par mon style déjà bien affirmé pour un premier roman. Sans doute l'atelier m'a-t-il permis cela, car l'écriture est comme n'importe quelle discipline, elle se travaille et se construit à force de la manier.  


Je rebondis sur les thèmes de prédilection, en effet pour t’avoir souvent lue, certains étaient souvent présents dans tes textes publiés, notamment le rapport à la nature, la destruction par la main de l’Homme, les fantômes du passé, la mythologie, les symboles et légendes…

A. Koszelyk : Tu es une fine lectrice ! Oui, tout était déjà en germe dans les textes de l'atelier sans que je le sache vraiment. 


Léna va aussi trouver refuge dans les livres grâce à cette relation nouée avec Mme Petitpas. Alors, double question : as-tu eu ta Mme Petitpas et quelles sont tes références littéraires (en plus de celles évoquées dans ton roman) ?

A. Koszelyk : Je n'ai pas eu de madame Petitpas, mais j'ai eu une prof de français importante dans mon cursus : madame Lanot. C'est elle qui m'a donné envie de devenir professeur à mon tour. 

Mes références littéraires ? Jusque dans les années 2000, essentiellement des classiques : d'Homère à Kundera en passant par Yourcenar, Queneau, Giono … Depuis une vingtaine d'années je me suis ouverte à la littérature contemporaine et je suis sensible au pouvoir de la fiction : Auster, Somoza, Ishiguro, et plus récemment Raufast ou Bonnefoy. J'aime qu'on m'embarque sans que je sache quelle sera la destination. Très récemment j'ai découvert Tokarczuk : j'adore son univers porté par les contes. Je suis sensible aussi à la poésie, mais les citer tous serait trop long. 


Finalement, comment décrirais-tu ton propre roman en une phrase ? 

A. Koszelyk : Et si Ulysse avait été une femme moderne, à quoi aurait ressemblé son épopée ?


Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne le français, le grec ancien et le latin. À crier dans les ruines est son premier roman, il a été dans la sélection de nombreux prix littéraire, finaliste du Prix Stanislas et lauréat des Jeunes Talents Cultura 2019.

Commentaires

  1. Quel chouette entretien, très intéressant pour découvrir ce roman d'une autre manière.

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    1. Merci Fanny, tes mots me touchent. Je ne fais pas souvent d'interview mais j'essaye effectivement lorsque j'en fais d'amener celles et ceux qui la lise à entrevoir, découvrir ou re-découvrir le roman d'une autre façon. Alors forcément, tes mots ! <3

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    2. Continue, ça apporte une touche en plus. Et puis, le fait de les interviewer sur un blog, cela rend les écrivains plus "humains" que dans un journal. On dirait des conversations entre amis. :-)
      Je vais aller lire celle d'Isabelle Desesquelles .

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