Le bleu du lac de Jean Mattern : variations sur le même t’aime

Le bleu du lac
Paru aux éditions Sabine Wespieser (mai 2018) et en poche aux éditions Points (août 2019)
96 pages

Il était une fois, un petit poucet qui me glissa non pas à l’oreille mais à l’écrit de lire Jean Mattern et notamment Le bleu du lac. Docile, je l’écouta bien décidée à trouver des arguments pour le titiller. Mais ô rage ! Ô désespoir ! La défaite se fit sentir... Le petit poucet avait visé juste.


“ Qui dans ce métro pourrait deviner que cette femme dans sa petite robe noire est certes une célébrité, mais surtout une femme qui ne sait comment garder pour elle le chagrin qui lui déchire la poitrine, et qu'elle se demande comment ravaler ses larmes, ne montrer aucun signe qui traduirait autre chose que la tristesse de façade que l'on affiche dans ce genre de circonstances ? ”

Elle a mis sa petite robe noire pour l'occasion. Celle dans laquelle elle n'est pas bien à l'aise. Pas bien à l'aise pour se rendre dans cette église, jouer Brahms. Celle qui la gratte. Gratte comme les souvenirs. De ces yeux bleus, de cette peau douce, de ces mains fortes, de ce sexe fièrement dressé. Gratte les souvenirs d'une félicité qu'elle avait trouvé avec James. Elle qui est pourtant mariée et mère. Mais tout n'a pas d'explication rationnelle.

Alors tandis qu'elle prend ce métro qui la mènera dans cette église aux deux Saints, vers le cercueil de bois de son amant, elle ressasse. Étouffe. Se noie. Dans cette incapacité à faire face à cette perte immense. Elle, dont personne dans cette église ne connaîtra le lien qui l'unissait à James. Elle, qui sera simplement vue comme la Greta Garbo du piano qui le temps d’un dernier hommage à un critique musical célèbre se remettra à jouer. L’Intermezzo. Elle, qui ne sait même pas si elle parviendra à interpréter ce morceau. Elle qui le déteste de cette dernière volonté saugrenue autant qu'elle l'aime depuis leur rencontre.
Viviane, désormais abandonnée de cette part de vivant, de cet amour clandestin, laisse dériver ses pensées en une voix intérieure puissante. Une voix qui à l’heure du dernier adieu, dix mois après celui fait à sa fille, tremble, se brise. Une mémoire incertaine de ces moments suspendus. Ces rares confidences. Ces images qui s’effacent peu à peu car la « mémoire serait-elle déjà en train de distiller les moments les plus riches de tout ce temps passé ensemble, comme on extrait la quintessence d’une plante en prélevant son huile, oh, que je déteste le travail du temps et la lente transformation de nos souvenirs qu’il accomplit, rien n’est faux, mais rien n’est vraiment juste non plus quand on se souvient, on trie, on élimine, on retient ce qu’on veut…»
A mesure que le métro avance, Viviane perd pied. 

“ ce besoin de se voir dans le regard de l'autre, c'était peut-être seulement notre misérable nécessité de nous prouver que nous étions vivants. Est-ce si mal d'aimer afin de se sentir encore en vie ? ”

Dans ce roman de Jean Mattern l’amour est une partition dont on suit les variations avec la gorge nouée. Les sens en émoi dans une passion érotique et musicale, pour ne pas dire un art. Les chairs qui se mêlent et s’agrippent. Le corps charnel, sensuel, virile de cet homme. Son mystère. Le chagrin qui transperce. Les doutent qui assaillent cette femme à la douleur inconsolable. Une femme qui se retourne aussi sur sa relation avec Sebastian, son époux. Qu’elle aime, oui qu’elle aime, différemment de James mais amoureusement aussi. Lui qui l’a soutenue, lui a permis d’accéder à son rêve. C’est tout cette complexité qui est aussi mis en exergue par la plume étourdissante de Jean Mattern. Jusqu’à la toute fin. Celle qui renverse tout. Alors que l’on pensait le morceau terminé. Quand tous les instruments dans un dernier mouvement s’unissent ça vous colle inévitablement des frissons. Et si le plus fort dans cette histoire n’était pas celle d’un amour achevé ?

En un seul souffle, sur à peine quatre vingt quinze pages, Jean Mattern éblouit par sa précision de l’intime, du deuil, de la douleur. Un roman d’une rare élégance !

“ je connais le poids de mes actes, je le connais au gramme près, et à ce jour je n'ai trouvé aucun moyen pour m'en délester, peut-être parce que l'addition de nos fautes fait aussi le prix d'une vie. ”


Le bleu du lac de Jean Mattern
Paru en poche aux éditions Points

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