Les gens dans l’enveloppe d’Isabelle Monnin : petite musique extraordinaire de gens ordinaires

Les gens dans l'enveloppe
Paru en poche aux éditions Le Livre de Poche - septembre 2016
432 pages

Il y a eu ces mots : « ce livre est fait pour toi ». Ces partages d’émotions à travers l’écran. Ce passage souligné, envoyé. À elle. Qu’on reconnaît. Il y a je le sais, les mêmes passages relevés. Les mêmes émotions. À fleur de peau. D’âme. Elle n’imagine pas l’immense cadeau qu’elle m’a fait ce jour d’octobre en m’offrant Les gens dans l’enveloppe


“ Faut-il tout conserver pour ne rien perdre ?
Où la mémoire commence-t-elle ?
À la seconde d'après ?
À celle d'avant, qui s'avance inexorablement vers le futur ?
Y penser (je veux dire y penser vraiment, entrer dans la grotte de la pensée sans outil ni lampe de poche), c'est comprendre qu'il n'y a rien, pas de nord, pas de sud, ni d'ouest, pas de couleur, pas de passé, ni bleu ni froid, rien, sauf le monde, cette obstination émouvante et vaine qu'a le monde à rester le monde quand les gens sont partis. Il y a la beauté des paysages anciens. ”

Comment vous parler de ce bouleversement ? Comment vous dire qu’à chaque fois que j’y repense depuis que je l’ai refermé les frissons me parcourent et les larmes me montent. Que je m’y replonge régulièrement par morceaux. Lus. Écoutés.
Comment vous dire la finesse de ce livre et sa sensibilité ? Vous raconter ? Je ne sais pas si j’en ai réellement envie. Ce livre il faut le vivre pour le ressentir. Oui, le vivre. Plonger corps et âme dedans. En trois actes. Fiction. Récit. Musique. 

Ce livre est une petite musique. Qui vous secoue l’âme. Petite musique. Celle de la vie. Des souvenirs bousculés. Enfermés. Repoussés. Imaginés. Envolés. Souvenirs arrangés. Comme on s’arrange avec la vie. Fantômes. Solitude et abandon. 
Ce livre est une petite musique propulsée par une femme qui en raconte trois autres. Et puis un homme. Qui n’était pas l’essentiel mais qui se dessine. Une femme - Isabelle Monnin - qui décide un jour, sans savoir pourquoi, d’acquérir un lot de photographies. D’inconnus. Qu’elle façonne, invente, « fictionne » sous sa plume de romancière. Un projet un peu fou. S’approprier leurs visages. Jusqu’où l’imagination peut-elle aller lorsque l’on part d’un réel figé ? 

“ Je ne suis pas une enfant.  
Je suis autre chose, un corps qui attend que ça commence, un être qui pousse tout seul, sans que personne s'en occupe. Une espèce de touffe d'herbe sauvage, un bas-côté. Une élève au collège, une fille, elle a ses règles, mais sinon pas grand-chose, une pierre peut-être, une voie sans issue, un bout du monde. 
Je suis une vieille comme eux. ”

Rendre les couleurs du passé vivantes

Trois femmes. Trois destins tourmentés, dérangés, bancals. La vie. Et ces hommes en arrière plan. L’amour, la trahison. Trois femmes, vibrantes. Michelle, absente, fuyante. Respirer, vivre, aimer à tout prix. Laurence, Laurence, son visage d’enfant brisé qui cherchera toute sa vie des explications. Et Simone qui brûle le papier, se laisse glisser dans l'eau du lac. D'un cœur trop lourd. 
Créer un refuge à ces Gens. Les envelopper d’une douce aura. Pour ne pas oublier. Ne pas les abandonner. 
Après le roman, vient l’enquête, le récit d’un parcours pour comprendre, apprendre, connaître. Tout en pudeur. Magnifié Les gens dans l’enveloppe. Leur redonner vie, vraiment. Hésiter. Trébucher. Tenter. Y parvenir. Les retrouver. Les rencontrer. Les aimer avec leurs failles, leurs mystères, leurs non-dits. Se sentir bouleverser par cet homme Michel, point central de ces Gens. Le socle, lui qui a pourtant connu tant d’abandons. La suivre, les suivre, ici ou là. Dans le réel et la fiction. Les sentiments qui crépitent  « ventre poitrine gorge ». 

“ Elle ouvre le robinet. Sur la table elle prépare les lettres. Deux petits tas. Les enveloppes, elle ne les brûle pas. Elle les garde, c'est comme ça, un ordre des choses qu'elle fait. Les lettres, non. Les lettres, elle les relit puis elle les feu de joie sur la gazinière.
Les mots de Laurence, voilà, elle les calcine. Sa petite-fille, l'enfant de son enfant et de l'autre qui lui a pris son enfant même après l'avoir rendu. L'autre qui a mis son enfant dans les bouteilles, toujours trop triste pour venir embrasser sa mère.
Serge, son Sud jamais revenu.
Cette nuit est son Ouest, son soleil couchant.
Et tout pue le Nord dans la maison. 
Les flammes éclairent jaune.
Sur les murs de la cuisine, une jolie ronde d'ombres. ”

Ce livre est une petite musique de gens ordinaires, du « bas », de la terre. Et Isabelle Monnin en les racontant de sa plume fine et poétique les rend extraordinaires. Elle les déploie. Rire, chant, danse. Blessures. Morsures. Valse à trois temps sous la musique d’Alex Beaupain. Avec Les Gens. Les vrais. Les voix brisées. Fluettes. Les frissons qui se poursuivent. Intermèdes - intervalles musicales à Clerval sous le pavé. Aimer ces gens, aimer cette plume, cette mélodie. Comprendre les entre-lignes. Ressentir. Eux. Elle. Nous. Sentir d’un coup, d’un seul, que ça bat encore. En nous. Boum, boum, boum. Ça bouscule. Mais laisser entrer. Ouvrir grand. S’en remplir. En reprendre. S’apercevoir que ces souvenirs rameutent les nôtres. Vieux téléphone. Photos jaunies dans les albums. C’est qui ? Et lui ? Et elle ? Retrouver la mémoire. La réveiller. La caresser. 

Se dire que c’est beau. Fort. C’est vivant ! Et si rare d’être capable de dépeindre aussi joliment les vies ordinaires.



Les gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin
Paru en poche aux éditions Le Livre de Poche

Commentaires

  1. Ta chronique en entier donne vraiment envie. C'est beau quand des cadeaux livresques sont de vraies pépites.

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  2. Quelle ode ! Je me souviens en avoir beaucoup entendu parler au moment de sa sortie. Mais on n'arrive pas à tout lire...

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