Borgo Vecchio de Giosuè Calaciura : du fabuleux au cœur de la cruauté

Borgo Vecchio
Parus aux éditions Noir sur Blanc en août 2019
Traduit par Lise Chapuis - 160 pages

Je lis peu de littérature italienne, j'en ai une image dure, âpre dans les récits contés mais quand on m'a mis Borgo Vecchio entre les mains on m'a dit "tu verras c'est plein de poésie" et en effet malgré un sujet sombre, la beauté et la poésie de la langue m'ont fait chavirer.


Attendez-vous à découvrir un récit surprenant, où la langue vous transportera autant que l’histoire vous nouera le ventre. Bienvenue (s’il l’on peut dire) à Palerme, dans ce vieux quartier où légendes, religion, et violence peuplent les ruelles sombres.

“ Les gens restent dans la solitude de leur véhicule et y contemplent la merveille du jour déclinant. Chacun découvre dans cette extase combien vingt-quatre heures sont longues, et sent s'enfuir dans le décompte seconde par seconde toutes les beautés de la vie. ”

Ils sont ces deux gamins inséparables Mimmo, le fils du charcutier aux pratiques douteuses et frauduleuses et Cristofaro, le fils de l’ivrogne aux poings durs, brisants. Meurtrier ? Cristofaro en est persuadé, un jour, il mourra sous les coups de son père. En attendant, chaque soir, le silence de la nuit laisse place aux cris et plus personne dans le quartier n’ose sortir, parler, agir.

“ Au Borgo Vecchio, tout le monde savait que Cristofaro pleurait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télévision, les voisins entendaient les hurlements qui couvraient tous les bruits du Quartier. Ils baissaient le volume et écoutaient. Selon les cris, ils pouvaient deviner où il le frappait, à coups de poing secs, précis. A coup de pied aussi, jamais au visage. Le père de Cristofaro tenait à l’honneur de son fils : personne ne devait voie l’outrage des bleus. ”

Ils sont ces deux gamins qui font l’école buissonnière, qui s’occupent ensemble de Nanà ancien cheval de trait désormais champion de courses clandestines. Nanà, plus tout jeune mais rapide, un peu trop rapide pour un cheval de cet âge. 
Ils sont ces deux gamins qui rêvent d’une autre vie. Mimmo, qui espère pouvoir sauver son ami. Mimmo amoureux de Céleste, la fille de Camerla, connue pour sa douceur. Carmela qui pour vivre et offrir un avenir à sa fille, offre son corps agenouillé devant la Vierge au Manteau tandis que les hommes passent et repassent sur sa chair. Céleste, si belle, si différente des autres jeunes filles qui durant des heures reste enfermée sur le balcon – pour le plus grand bonheur de Mimmo qui l'observe d'en bas – à étudier, étudier si fort qu'elle en ferait se déchaîner les éléments. 

Ils sont ces habitants du Borgo Vecchio qui traînent leur existence sans sourciller. Et vivent avec un drame enfoui, ignoré, latent. 

On n’irait pas se promener seul(e) dans ces ruelles du Vieux Quartier. Ruelles sombres aux allures de labyrinthe. Où même le curé se rend complice des vols des petits gangsters. On n’irait pas s’y promener seul(e) car on aurait peur de tomber sur Totò qui planque son pistolet dans sa chaussette et que Mimmo aimerait bien voir dégainer pour tuer le père de Cristofaro. Totò, genre de Robin des bois pour tous les enfants du quartier. Totò orphelin de père mort d’une bavure policière. Des policiers qui eux n’osent plus vraiment mettre les pieds dans ce quartier. Sauf si un jour un Traître s’en mêle alors que des noces doivent être célébrées...

“ Dans le quartier on ne meurt pas par amour, mais seulement par haine. ”

Dans ces scènes qui oscillent entre quotidien et onirisme, Giosuè Calaciura donne vie au(x) lieu(x). Nous sommes comme postés derrière notre fenêtre ou en bas, sur le trottoir, la tête levée vers un balcon – comme Mimmo – et l'on observe le Borgo Vecchio s'animer, se transformer. Devenir tour à tour ombre et lumière. Voguer entre le Bien et le Mal. De là nous observons ces personnages : humain, animal ou paysage se mettre en mouvement. Se déchaîner. Prier. Pleurer. Crier. Se dévêtir de tout ornement. Jouir. Trahir. Souffrir. Puissance d'immersion en tout point puisqu'en plus des yeux, l'odeur est là. Celle du pain matin et soir qui parcourt les rues du quartier, celle de l'iode provenant du port et s’infiltrant dans les rues. Celle de la viande cuisinée après que l'on ait retiré à Nicola son compagnon de tous les jours, son doux agneau. Celle des fluides corporels dans la pénombre de la chambre, celle du sang dans la rue, face à la pharmacie.

Sans cesse, Borgo Vecchio flirte entre un réel glaçant, représentatif de ces quartiers italiens où la misère, la délinquance ne sont jamais loin et entre un récit qui se mue en conte, se pare de magie ou devient, tel un Dieu face au pêché suprême, une apocalypse. La religion est d’ailleurs loin d’être anecdotique dans ce roman où bien des chapitres et des personnages y font référence.
Par la puissance de sa langue poétique (bravo à la traductrice Lise Chapuis), sa construction qui nous laisse flotter dans un entre deux, Giosuè Calaciura, en seulement cent cinquante page, secoue l’âme et déclenche une tempête intérieure dans laquelle on ne sait si les éclaircies reviendront.



Borgo Vecchio de Giosuè Calaciura (traduit de l'italien par Lise Chapuis)
Paru aux éditions Noir sur Blanc - Notabilia

Commentaires

  1. Contrairement à toi, je assez lis volontiers la littérature italienne. Alors, je note celui-ci, dont j'ai déjà pas mal entendu parler !

    RépondreSupprimer
  2. Je lis peu de littérature italienne et ce que j'ai lu m'a assez plu. Pourquoi pas tenter avec ce Borgo Vecchio!

    RépondreSupprimer

Publier un commentaire

Articles les plus consultés