Nirliit de Juliana Léveillé-Trudel : dans la toundra du Grand Nord

Juliana Léveillé-Trudel
Paru aux éditions de La Peuplade en août 2018 (France)
173 pages

Il était là depuis un moment, sur la pile, parmi les autres. Am-stram-gram... c’est tombé sur lui. Et moi, je suis tombée sous le charme d’une langue. Celle de Juliana Léveillé-Trudel.


“ Il n'y a pas de nuit. Jamais. Le soleil disparaît derrière les montagnes en éclaboussant les nuages d'une lumière orangée. Il disparaît, mais ne se couche pas. Il fait sombre, mais jamais noir. Essayez donc d'expliquer ça aux autres, en bas. Essayez donc d'expliquer le degré exact de luminosité, l'effet que ça fait, la couleur du ciel. Dites que ça dépend, ça dépend s'il a fait soleil ou pas durant le jour, les jours ensoleillées donnent des nuits plus claires, les jours gris donnent des nuits plus grises, la nuit, les chats, tout le monde gris. Dites que c'est comme s'il était vingt-et-une heures en juillet, c'est bon ça, vingt-et-une heures en juillet. Tout est gris ou bien argent, le fjord est argent, dites que c'est tellement beau le fjord argent que ça donne le goût de brailler. J'ai souvent le goût de brailler, je ne suis pas nécessaire triste, c'est que c'est trop ici, trop beau ou trop dur. ”

Comme chaque été, la narratrice rejoint Salluit, une ville au nord de l’arctique. Elle s’occupe des enfants. Ceux qui traînent la nuit dans les rues. Délaissés par leurs parents alcoolisés. Ceux adoptés par tout le village, parce qu’ici on aime les enfants. Parfois trop fort. Parfois trop près. Elle tente de les aider, d'adoucir leur quotidien. Pas pour l’argent mais parce qu’elle aime profondément ces gens, cet endroit reculé  du monde, ces fjords, ces étendues.
Salluit, ce village où le gouvernement achète les terres et le silence à coup de distribution d’aides qui partiront en liquide ambré dans le sang froid de ces habitants.
Salluit où la mort rôde. Où l’alcool, la drogue, la violence conjugale, sexuelle, les suicides en sont souvent les causes. Salluit, ce lieu où le colonialisme occidental est partout. Où les « Blancs » s’installent le temps de quelques mois pour travailler. Où les femmes Inuits tombent sous le charme de l’exotisme des « Blancs », leurs yeux bleus, prêtes parfois à partir pour le Sud. Elles les veulent si fort. Tant pis pour les viols. Tant pis pour les ventres ronds. Tant pis pour la violence.

Salluit, le village où la narratrice retrouve son amie Eva. Mais pas cette année. Plus jamais. Morte. Disparue au fond de l'eau glacée. Tuée par la sauvagerie d’un homme.
Salluit, où vit Elijah, le fils d’Eva, qui chaque année la cherche encore. Chercher des fantômes. Elijah, amoureux de Maata. 16 ans, volage. Entichée de Félix, un homme du Sud qui tente d’oublier son ex-femme dans le corps juvénile de Maata. Elijah qui accuse le coup. Silencieux. Par amour.
Salluit d’où s’enfuira Tayara. Rejoindre Montréal, tenter de percer dans la musique. Fuir. Fuir Aleisha. Sa violence. Sa colère animale. Mais s’il est facile de partir, l’est-il de laisser derrière soi la misère qui colle à la peau ?  

“ Quand ce n'est pas la misère du Nord c'est celle du Sud, les visages des enfants inuits me suivent jusqu'en Haïti et tout se mélange, le créole et l'inuttitut, la peau chocolat et les yeux bridés, le froid et le chaud. J'emmerde le Canada et la France et les Etats-Unis et l'Espagne, tous des salauds, tous des colonisateurs, tous des esclavagistes. Et je meurs de ne pas suffire à la tâche, je ne pourrai jamais dormir, la terre entière est remplie de connards qui ne pensent qu'à se remplir les poches, comment on fait pour rattraper toutes leurs conneries ? ”

Voyage poétique, âpre, rude là tout au Nord du Monde. Un monde à la frontière des terres sans hommes. Un monde que l’on n’envisageait pas ainsi. Empreint d’autant de violence. 
Juliana Léveillé-Trudel, par ces portraits d'habitants, ces vies désaxées, nous dépeint une jungle glaciale qui nous enserre le cœur. Une tristement belle déclaration à ce lieu, malgré sa noirceur, et à ces femmes qui se débattent avec les éléments contraires, avec l’attente, avec leurs rêves inaccessibles. Ces grands-mères qui calment toutes les tempêtes, qui sont des nids douillets couverts de plumes d'eider.
Dans ce roman totalement subjuguant, rien n’est dissimulé, jamais. Ni la violence, ni la misère, ni les désillusions frappantes d’un peuple froidement dominé par « l’Homme Blanc ». Et si une colère mélancolique porte par moment le récit c'est avant tout la compassion, l’envie, l'amour qui prédominent, dans ces mots qui dansent, se répètent comme un chant pour en dégager une authentique tendresse humaine. 

Nirliit est le paradoxe d’une plume subtile face à l’éclatement d’un monde que l’on connaît trop peu. Le paradoxe d’une nature qui semble s’étendre à l’infinie, incroyablement sensorielle face à cette vie qui semble si étriquée. 
Nirliit c’est la gorge qui se serre, le cœur qui éclate au milieu de ces enfants qui courent, jouent, boivent, meurent parfois. Au milieu de ces repères, cette culture qui s’effritent au détriment de l’Occident. Ces corps qui expulsent. D’ailleurs, la langue de Juliana Léveillé-Trudel est une langue du corps. Des tripes. Une langue vivante. Terriblement vivante. 
Nirliit c’est ce roman qui m’est tombé dessus comme tempête glaciale. Ce roman qui a ouvert un peu plus mes yeux d’occidentale. Sur le monde, sur le grand. L’immense.

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Née à Montréal en 1985, Juliana Léveillé-Trudel pratique l’écriture dramatique et a fondé le Théâtre de brousse. Elle travaille dans le domaine de l’éducation au Nunavik depuis 2011. Nirliit est son premier roman.







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