Simple de Julie Estève : la puissance d’une voix dans l’esprit d’un baoul

Simple
Paru aux éditions Stock
208 pages

Je gardais ce roman pour les vacances, je savais qu’il avait besoin de toute mon attention. Il y a des choses comme ça que l’on sent. Que l’on flaire. Je l’ai ouvert alors que le mistral commençait tout doucement à souffler. Je ne sais pas qui du vent ou de Julie Estève aura soufflé le plus fort…

Le vent aura tourné les pages, mes mains les auront retenues. Il aura emmêlé mes cheveux. Fait dresser mon épiderme. Un rayon de soleil le réchauffant de temps en temps. À bien y réfléchir Simple c’est un peu le mistral qui souffle en plein été. Mais à l'intérieur de vous. Ça vous souffle et vous réchauffe. Le mistral ici ce sont les autres, la cruauté des Hommes. Et le soleil, la chaleur, Antoine. Sa sensibilité infinie, sa manière d’être au monde, de le voir, l’appréhender avec simplicité. Une simplicité d’une grande justesse. 

Le baoul du village est mort. Le mongol, l’idiot, l’assassin. Antoine Orsini. Anto pour les intimes, le peu d’intimes qu’il y ait eu dans sa vie. Heureux sont ces habitants qui le voient enfin au fond du trou. Pour la seconde fois. La première c’était il y a fort longtemps, entre les murs bétonnés d’une prison. Après qu’on l’ait condamné pour le meurtre de sa seule amie. La petite Florence. La seule qui le comprenait à peu près. 

Antoine c’est cet homme un peu simplet que les autres ne comprennent pas. Qu’ils rejettent. C’est cette voix qui s’adresse à une chaise pour narrer son histoire. Qui d’autre voudrait l’entendre, son histoire ? 
Eh bien nous. Après le prologue, la voix d’Antoine devient une présence, une compagne de route durant deux cent pages et bien plus. Nous devenons le pied de la chaise. La dernière trace de son histoire. 

“ Moi j'aime bien m'asseoir en hauteur pour la vue. D'ici les hommes, y sont tout petits, ils ont des maisons qui sont toutes petites avec des bagnoles toutes petites. Le village il est tellement petit qu'il tient dans ma main. Et que je ferme le poing, y a plus de village, y a plus rien ! Effacé, plus là ! Dans le coin, je suis peinard. Le ciel est transparent. Une buse grise danse. ”

Lentement, se déploie sous nos yeux son existence. Le village Corse. La mort de sa mère, la cruauté de son père juste parce qu'il existait, l’ignorance de sa sœur, la colère d’un frère. Le regard des autres. La douceur de son institutrice Madame Madeleine. Vanina « sa femme ». E.T cet homme à la grosse tête éperdument amoureux de Florence, qu’il voudra garder pour lui. Florence… tombée folle amoureuse d’un homme marié. Florence, qu’Antoine retrouvera morte dans la forêt. La forêt, son refuge à lui. Son besoin de nature près des grands pins et du lac. Ses rêves et ses visions. Sa naïveté enfantine qui ne l’aura jamais totalement quitté. Son désir de parvenir à trouver sa place même si cela doit passer par des jets de cailloux. Caillou, un mot qui n’est pas anodin dans l’existence de cet homme. Un caillou qui a enrayé la machine là-haut. Des cailloux que l’on sème. Des cailloux comme refuge. Des petits, des gros, des ensanglantés. Des cailloux, inoffensifs tant que les Hommes n’en décident pas autrement. Des cailloux comme une métaphore. « Si j'étais un caillou, j'aurais une belle situation et pas de nœuds dans le ventre. »

Tout comme pour son premier roman, Moro-Sphinx, Julie Estève m’a bluffée du début à la fin. D’un premier univers singulier elle a réussi à se renouveler, à monter en puissance et à créer un autre univers tout aussi singulier, encore plus percutant. Avec toujours des personnages époustouflants, hors du commun. 
Rien ne sonne faux ni simple dans ce second roman de Julie Estève. Ni la tendresse ni la cruauté ni la violence. Ni cette sensation oppressante qui monte à mesure que l’on avance dans le récit. J’ai tendance à deviner assez facilement le final d’un roman, ici, je ne m’en étais pas doutée un seul instant. Et il est aussi là le talent. Dans cette absence de facilité. Dans cette capacité à imbriquer le tout avec une justesse sidérante. 

“ J'ai plongé mes mains dans la terre. Elle me collait. Son odeur, elle entrait par mon nez, puis dans ma bouche. Je pouvais la mâcher, la manger. J'avais la terre. Elle remplissait ma gorge et mon ventre et mes boyaux. J'étais la terre à moi seul ! J'en avais dans les yeux qui voyaient des arbres, des rochers, le feu, et des orages, la foudre. Qui voyaient des animaux, des tas de batailles, des piles de mort dans son cœur à la terre. Qui voyaient des feuilles et des feuilles, des racines et des racines. Des limaces ! De l'eau ! Qui voyaient des champignons, des souris, des putois, des rats. Qui voyaient des forêts avalées au fond de la terre. Qui voyaient des serpents, des vers, la merde et le vent. J'étais la terre à moi seul ! J'ai respiré en grand. ”

Lorsque j’ai refermé le roman, j’étais tapie dans le petit coin du canapé. Recroquevillée sur moi-même, les larmes qui montent, la gorge qui se noue. Le ventre qui se tord. Comme Antoine. Le cœur qui éclate. Et cette envie, alors qu’il s’agit d’une fiction, de prendre Antoine dans les bras. Non par pitié. Juste pour lui dire combien on est désolé de la connerie des Hommes. Je pense que c’est au moment où l’on ressent cela que l’on sait à quel point le roman est brillamment réussi. Dès lors que l’on ne fait plus qu’un avec la colère, la violence ou le sourire candide d’Antoine mais aussi sa poésie du monde et son innocence, touchante. 
Je ne sais pas si on peut dissocier Julie d’Antoine. Je ne pense pas. Il y a forcément de l’un en l’autre ou de l’une en l’autre. Je ne parle de cette simplicité d’Antoine, je parle de cette sensibilité. Celle qui les unit. Celle qui relève de la grâce. Du grand bouleversement. 


Ce roman fait partie de la sélection des 68 première fois

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